Uberprofits

Newcastle, ville sans attrait particulier du Nord-Est de l’Angleterre, jadis bastion industriel autour du commerce de la laine, de la construction navale et de l’industrie lourde dont subsistent maintenant d’anciens quartiers tout de tristesse et de désolation sert de cadre pour « Sorry, we missed you » dernier film en date de Ken Loach en sélection cette année à Cannes. Le père de famille, après plusieurs petits boulots dans le bâtiment, se laisse convaincre de devenir chauffeur-livreur pour un franchisé d’une plateforme en ligne… mais avec le statut d’auto-entrepreneur, ce qui signifie surtout pour lui quasiment aucun droit et nombre de contraintes. Des journées de travail à rallonge, toujours sous contrôle, toujours sur la brèche, pour des revenus très aléatoires, bien loin de ce qu’on lui a fait miroiter. La mère, elle se démultiplie et ne compte pas son temps auprès de personnes âgées ou handicapées, sous contrat zéro heure, ce qui signifie être toujours disponible mais sans aucune garantie de l’employeur, ni amplitude fixe ni maximale de travail… en clair des jobs proches de l’esclavage moderne. Malgré tous les efforts des deux parents, la vie de la famille est précaire, très proche du surendettement et au moindre problème tout peut dérailler… Dans ce foyer très soudé dans l’adversité vivent aussi un adolescent en pleine crise, en rupture par rapport à l’école et besoin de se confronter à l’autorité parentale, et sa petite sœur pétillante et débrouillarde à souhait, laquelle impuissante voit la cellule familiale se déliter chaque jour davantage à cause de la déprime des uns, du burn out des autres… du mal-être général qui s’installe inexorablement. C’est dire si cette fresque sociale, nourrie comme on le voit au générique d’expériences vécues dans le milieu de la distribution de biens via les applications internet, la course permanente à la rentabilité exacerbée qui fait fi du droit du travail témoigne de situations inhumaines et vise juste. L’atmosphère devient de plus en plus étouffante pour ne pas dire délétère et s’y s’enfonce, s’y enlise, s’y englue jusqu’à se perdre chacun des personnages qu’incarnent des acteurs parfaits de sensibilité.  De tous ses films toujours aussi réalistes et qui bruissent d’accents politiques et sociaux, celui-ci est probablement le plus touchant, incroyable de noirceur et de lucidité. On ressort de la salle profondément révolté devant tant d’injustices. Ce film toujours à l’affiche à Rodez est à voir absolument, en version originale bien sûr pour l’accent si caractéristique de la région, pour mieux comprendre les dérives actuelles du système économique pervers d’ubérisation à tout va… et de la solidarité nécessaire de la working class pour s’y opposer.  Bouleversant de bout en bout!

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