Autoportrait

C’est à une performance exceptionnelle que le public était convié vendredi soir à la Pyramide, alias le Centre Culturel des Archives de l’Aveyron, dans le cadre du colloque Antonin Artaud 2019. Sur scène, dans un décor sommaire qui se résume à trois grands panneaux, un acteur littéralement en transes pour incarner et faire revivre un personnage peu connu hors de son pays d’origine, une biographie condensée en un peu plus d’une heure du peintre Antonio Ligabue. Un artiste que la vie n’a jamais épargné, quasi apatride puisque né en Suisse d’une mère italienne et de père inconnu, très vite rejeté du foyer familial recomposé pour être élevé par une famille d’accueil germanophone… une enfance surtout marquée par l’absence de tendresse, d’amour, d’embrassades, de caresses, de contacts charnels… Ce qu’explique très bien le titre du spectacle écrit et mis en scène par Mario Perrota « Un bec, Antonio Ligabue », une demande récurrente mais jamais vraiment assouvie de baisers, une quête vitale de ces rapports tactiles que chaque enfant est en droit de recevoir… Cette blessure originelle va hanter toute sa vie, le faire basculer d’« institution spécialisée pour arriéré mental » en asile psychiatrique, jusqu’à une existence d’ermite réfugié en pleine forêt, fuyant tout contact avec autrui, las de toutes les moqueries et autres tracas dont il est l’objet en permanence, lui, l’idiot du village… Seule une reconnaissance tardive quelques années avant sa mort concrétisée par une grande exposition à Rome et alors qu’il est frappé de paralysie partielle, mettra un peu de baume sur des cicatrices toujours à vif. Dire que Jean Vocat le comédien qui s’est identifié à ce héros est absolument bouleversant dans le rôle ne suffit pas, il s’y identifie littéralement par la démarche dégingandée, la gestuelle hébétée, les dessins réalisés en live au fusain. Il rend ainsi à chaque instant plus palpable l’abandon, la trahison, la solitude d’un individu en décalage complet avec son milieu et son époque… in fine banni, nié… Décuplée plus encore par le fait que cette représentation mettait un terme à une aventure de près de 5 ans, son interprétation hallucinée devient encore plus époustouflante, plus authentique… On compatit, on souffre avec lui, on est subjugué de bout en bout… Et à la fin, en bonus, on eut droit, commentées en direct à quelques photos de ces magnifiques tableaux qui sont maintenant dispersés dans différents musées. Une oeuvre et une trajectoire qui font penser immanquablement à Séraphine de Senlis au parcours assez similaire. Le film de Salvatore Nocita fin des années 70 qui le met aussi en valeur est un excellent complément.                                                                                                    Une soirée qui met en lumière des êtres hors norme et fera date.

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