Tout sucre, tout miel

Du théâtre exceptionnel comme on en voit que trop rarement. Comment avec du sucre, du café et quelques accessoires du quotidien donner vie à des souvenirs intimes pour raconter une page d’Histoire moderne. C’est le défi incroyable relevé haut la main par la Compagnie Les Maladroits, laquelle était sur scène hier soir à la M.J.C. de Rodez. La maison familiale du grand-père qu’il faut vider, trier les vieux objets, et notamment un gros cahier qui regorge de lettres… et aussitôt tout devient limpide. « Frères » c’est l’histoire de deux petits-fils nés en France et bien intégrés, lesquels essaient de comprendre et d’imaginer au travers de ces différentes missives jaunies par le temps, de lire entre les lignes pour que vive l’Espagne de leurs racines ancestrales… Depuis la victoire du Front populaire aux élections législatives de février 1936 et de l’immense espoir suscité dans tous le pays, jusqu’à la Retirada qui verra 450 000 républicains franchir la frontière après la défaite pour trouver refuge dans notre pays… Du coup d’état de Franco à l’exil via les combats acharnés, sans oublier les exactions commises par les fascistes face à l’énergie déployée des loyalistes, de l’engagement dans la Résistance aux ignobles conditions d’hébergement des camps d’internement comme à Argelès-sur-Mer, on est scotché à son siège tant la scénographie proposée regorge de trouvailles et d’inventivité pour illustrer un texte tout d’intelligence et de sensibilité. Sucre blanc pour les putschistes, roux pour les défenseurs du gouvernement légal de la République, avec des morceaux enrobés de papiers de couleurs pour les Brigades Internationales, ou glace pour symboliser la neige qui entrave la fuite dans les Pyrénées… voire le café réduit en poudre des bombardements de l’aviation nazie en appui… ou au contraire, très détaché, une version très mondaine servie dans des tasses en porcelaine et petit doigt en l’air pour stigmatiser la non-intervention du gouvernement français de l’époque… Dans cette cuisine vintage en formica toute de banalité, chaque objet qu’elle renferme se transforme en pièce essentielle d’un puzzle géopolitique où les destins des héros du passé éclairent le futur de leurs descendants. La pudeur des sentiments fait écho aux tourbillons de l’Histoire, le respect au courage, et comme les deux acteurs, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer d’une justesse absolue sont au diapason, cette pièce atteint des sommets… quand la mémoire s’incarne et devient une incroyable allégorie en phase avec l’actualité.                                                                                                                              Un des meilleurs spectacles vus à Rodez cette saison.

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