Jeux de maux

Deux pupitres face au public et derrière deux futurs avocats, costumes et cravates, lesquels s’affrontent dans la finale d’un concours d’éloquence avec pour le vainqueur la certitude d’être engagé dans un grand cabinet ayant pignon sur rue… au second plan une longue table de travail et en fond de scène un écran où s’incrusteront des images très significatives, voilà pour le décor épuré de « À vif » proposé hier soir à La Baleine dans une mise en scène de Jean-Pierre Baro. Le thème de cette joute oratoire :« L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? ». L’un, fils d’immigré ayant toujours vécu dans la cité –« les favelas de France »-, et trop souvent souffert du racisme latent dû à sa couleur de peau, plaidant la volonté d’émancipation des populations concernées, l’autre, issu d’un milieu beaucoup plus aisé, expliquant que la responsabilité du pouvoir est incontestable, que l’égalité des chances n’est pas réelle etc… Autrement dit un sujet particulièrement pertinent et en plein dans l’actualité, sur un pays coupé en deux… la France des privilèges face à la périphérie toujours négligée, deux mondes qui au mieux s’ignorent, au pire se jalousent et se font face… Et les arguments à l’appui de chacune des thèses ne manquent pas: depuis l’école, avec par exemple l’académie de Paris intra-muros nettement surdotée en enseignants par rapport à sa voisine de Créteil, l’équation a priori « banlieue+ pauvreté= criminalité », les premiers de cordée et les laissés pour compte, l’ascenseur social qui ne fonctionne plus, les préjugés des uns, la bonne conscience, l’indifférence ou l’hypocrisie des autres… tout y passe avec force exemples à l’appui… de quoi faire chanceler les convictions de chaque spectateur…. Sérénité de raisonnements implacables, humour décalé et ironie bon teint, charisme indéniable et partagé, force de conviction et rhétorique enthousiaste, voix qui portent et visent juste, tout dans cette pièce de théâtre résonne d’authenticité. Tant Kery James, l’auteur de ce texte très politique et sans concession, artiste protéiforme par ailleurs, notamment chanteur de rap confirmé mais pas que, ou son alter ego Yannik Landrein donnent à voir et à entendre le meilleur de démonstrations intellectuellement éblouissantes. Tour à tour « sérieux, grave, ou solennel… prétentieux arrogant ou opportuniste », chaque échange ou chaque répartie de ces plaidoyers aussi astucieux que fougueux sont toujours particulièrement tranchants et ciselés. On se délecte de ce combat de titans, où chacun fait flèche de tout bois. Quant à la synthèse finale: « Est-ce-que les français ont les dirigeants qu’ils méritent? » toute en abîme et sous-entendus, elle ne manquera pas d’interroger chacun. Un spectacle de haute volée particulièrement réussi.      Tout feu, tout slam!

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