Îles et elles

C’est une bande dessinée sur un sujet douloureux rarement évoqué en France, où comment une enquête très personnelle sur une histoire familiale devient en reprenant toute l’histoire du Bumidom, un documentaire politique remarquable sur une page récente de notre pays… Le Bumidom, acronyme pour Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer est une agence d’État créée en 1963, laquelle a organisé en un peu moins de 20 ans d’existence, l’émigration en métropole de 160 000 personnes originaires de la Guadeloupe, de la Martinique, de Guyane et de la Réunion. Jessica Oublié la scénariste, elle-même née d’une mère guadeloupéenne et d’un père martiniquais, à la recherche de son passé et ses racines, propose ainsi d’explorer, pour mieux les comprendre, au travers d’une démarche très argumentée les relations entre l’hexagone et ces territoires éloignés… mais si importants notamment aux plans géopolitiques et stratégiques. Situation sociale explosive, chômage endémique, grande pauvreté et excédent démographique important sont ainsi à l’origine de ces déplacements de populations des Dom-Tom, avec pour corollaire le sentiment de vivre un exil forcé à l’intérieur de son propre pays, où les emplois proposés à l’arrivée sont loin de correspondre à l’eldorado fantasmé. Identité et héritage, mémoires et souvenirs de gens simples se mêlent à des témoignages variés d’intellectuels spécialistes de ces questions, à des interviews de syndicalistes, de personnalités engagées dans des mouvements autonomistes, articles de presse, formulaires administratifs… autant de regards croisés qui nourrissent ainsi une étude très approfondie sur un pan peu connu de notre Histoire contemporaine. Frustration ou ressentiment, fierté ou indifférence, autant de points de vue mis en miroir les uns des autres, déclinés tout en pudeur et sensibilité, font de « Peyi An Nou », notre pays en créole, un ouvrage indispensable, lequel a été couronné l’an dernier du Prix de la B.D. politique de France-Culture. Les dessins que l’on doit à Marie-Ange Rousseau tout de douceur et d’empathie ajoutent un supplément d’âme à cette plongée où l’intime rebondit d’universalité. Ce roman graphique de près de 200 pages paru évidemment aux Editions Steinkis, dont on ne vantera jamais assez la qualité et l’éclectisme de leur catalogue, est à lire absolument pour mieux appréhender comment sous couvert humanitaire se sont joués esclavage moderne institutionnalisé, exploitation économique et manipulations politiques en tous genres sous couvert d’intégration… et pourquoi dès son élection en 1981, François Mitterrand dissoudra cet organisme.                  Disponible à la médiathèque de Rodez, il faut se précipiter sur cet album magnifique.

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