À marge forcée

Une grand-mère indigne, un couple d’adultes qui n’a pas froid aux yeux et qui cache un lourd secret, une adolescente déguisée en écolière dévergondée pour clients de peep-show, et deux jeunes enfants que l’on devine meurtris par la vie, tel est le sujet du dernier film en date d’Hirokazu Kore-eda, lequel a décroché la Palme d’or lors du dernier Festival de Cannes. « Une affaire de famille » se révèle un portrait aussi contrasté que déroutant de ces six personnages unis dans la galère et qui essaient tant bien que mal de surnager dans un Japon moderne qui, au mieux les ignore, le plus souvent préfère les cacher, voire pire les rejette. Le gouvernement actuel pourtant d’habitude si prompt à glorifier en grandes pompes ses héros a accueilli glacialement cette récompense, tant la fresque que donne à voir ce long métrage de deux heures est aux antipodes de l’image habituelle du pays. Unis par les liens du cœur et non ceux du sang, chacun des six membres de cette cellule composite s’avérera d’une infinie complexité faite de blessures intimes trop longtemps dissimulées, où la débrouille, le vol à la tire ou à l’étalage, les carabistouilles du quotidien sont les ressorts de vies cabossées. Dans le cocon d’un foyer fait de bric et de broc, les retrouvailles du soir autour d’un repas mitonné avec grand soin sont des moments chaleureux où chacun se love avec plaisir, se confie, se dévoile avec une extrême pudeur. Toujours se cacher, mentir, feindre, dissimuler, fuir la réalité des malheurs qui les rongent… pour enfin trouver refuge dans ce lieu baigné d’amour où l’on peut à loisir s’abandonner, seul endroit où la franchise est la règle, la tendresse réciproque fournit l’énergie nécessaire pour se ressourcer au contact des siens, prêts pour des lendemains toujours aussi moroses et glauques… jusqu’au jour où… C’est un film où souffle le chaud et le froid, une première partie volontiers enlevée, où les petites arnaques gardent un coté espiègle et bon enfant, par contraste avec la deuxième moitié toute d’amertume crépusculaire, de noirceur diffuse, de culpabilité latente et d’impostures inavouables… On ressort de la salle avec un sentiment un peu étrange : aux séquences magnifiques avec une caméra à la bonne distance et toute en retenue se mêlent questionnements et incertitudes quant aux sentiments réels sur lesquels s’était bâti ce microcosme familial… Un regard sans concession sur les exclus et les laissés pour compte.  Dépressifs s’abstenir.

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