Tissus de secours

Soit un huis clos où s’affairent qui pour couper, qui pour raccommoder, qui pour piquer ou presser nombre de costumes et de pièces de confection, un minuscule espace avec une seule fenêtre… S’y retrouvent tous les jours pour de longues journées de travail un homme muré dans le silence et une équipe de jeunes femmes entre non-dits et douleurs tues, camaraderie de façade et jalousies secrètes, dans une ambiance lourde d’immédiate après-guerre remarquablement reconstituée et éclairée a minima, tel est « L’atelier » de Jean-Claude Grumberg… On papote de tout et de rien sous l’œil désabusé du patron et de sa femme… sauf que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne… Un ancien déporté miraculeusement revenu des camps côtoie une jeune juive sans nouvelles de son mari roumain apatride interné à Drancy, celle qui s’est mystérieusement accommodée de l’occupation, une autre à la langue bien pendue, et même un militant syndical qui ne jure que par Maurice Thorez etc… quant au couple de propriétaires les zones d’ombre ne manquent pas, ni pour lui, ni pour elle… autant dire que les trajectoires et les destins de tous colorent ce microcosme de ressentiments et de douleurs, où se mêlent survie et disparition, engagement et courage des uns en écho à la lâcheté ou à la bassesse des autres, où la solidarité nécessaire des exploités se conjugue de la volonté de la direction de gagner toujours plus de parts de marché et s’imposer face à la « concurrence », éternelle logique du capital face au travail… C’est dire si ce théâtre contemporain est autant une grande fresque historique et sociale que d’une incroyable actualité… On se souvient tous du drame du Rana Plazza en 2013, cet immeuble des faubourgs de Dacca au Bangladesh qui fit plus d’un millier de victimes et plus encore de blessés parmi les ouvriers du textile pour le bénéfice de grandes marques occidentales… et ne rend que plus légitime encore la campagne d’Artisans du monde intitulée de « l’Éthique sur l’étiquette »… Les Comédiens au Chariot dans une mise en scène de Jacques Brière aussi sobre qu’efficace, merveilleusement rythmée par des airs d’accordéon intemporels joués en live, ont su à l’unisson rendre palpable l’atmosphère fiévreuse de cette époque, où les fantômes des absents hantent à jamais les faits et gestes des vivants. Du théâtre intelligent et subtil pour se souvenir de la Shoah, ne jamais ni oublier ni transiger… Ce spectacle qui sera rejoué les 6 et 7 juillet à 20 heures 30 dans leur petit théâtre de poche de Bourran est à ne manquer sous aucun prétexte.

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