Cicatrices

De dos au public, négligemment assis sur de simples tables… quelques instants de silence, dans une lumière ténue, que l’on devine lourds de significations… Lentement, ils se retournent et l’on découvre « une famille saine et sportive » bien sous tous rapports, deux grandes filles environ la quarantaine réunies autour de leurs parents. Des bouteilles d’alcool ou de vin nombreuses et disposées en arrière-plan, milieu bourgeois incontestablement, la conversation s’engage… on parle de tout et de rien et puis imperceptiblement, insidieusement, progressivement mais méthodiquement tout va déraper… Très vite ce vernis de façades se craquelle et tout va partir à vau l’au. Resurgissent de vieilles rancœurs trop longtemps cachées, des soupçons ici, des inquiétudes là, des travers en tous genres dont il est urgent de purger les abcès. D’obsessionnelles et destructrices, les failles se font béantes, la tension s’exacerbe et devient palpable, explosive, désespérée et ravageuse, n’épargnant personne. Une mère mélancolique chronique, castratrice et maltraitante, un père étrangement très effacé, qui ne trouve son salut que dans ses activités professionnelles de médecin, l’aînée meurtrie dans son intimité trop obéissante pour être totalement crédible et la cadette rebelle passionnée et border line… celle, qui de déclarations percutantes en secrets inavouables, va pulvériser cette cellule familiale, dans tous les sens du terme, dont il n’est que trop urgent de s’ affranchir pour exister, trouver sa voie. s’épanouir… C’est dire si « Automne et hiver » du dramaturge suédois Lars Norén appuie là où ça fait mal, ravivant toujours plus profond des plaies à vif, difficilement guérissables pour beaucoup, indélébiles pour d’autres… Ce huis clos dans la maison parentale s’apparente plus à une succession de psychanalyses individuelles qui renvoient aux uns et aux autres culpabilité, petits arrangement douteux et blessures toujours douloureuses… La compagnie Le Talus venue de Pradinas relève de façon magistrale ce défi terrible où chaque mot, chaque attitude deviennent autant de flèches décochées en tous sens qui font de plus en plus de dégâts.  C’est d’un noir absolu, brillamment vénéneux dont nul n’est indemne. Les quatre jeunes comédiens littéralement en apesanteur sont magnifiques de bout en bout et transcendent ces retrouvailles banales en tragédie funeste. On pense à « Festen » bien sûr dans ce même registre glaçant où Œdipe, Éros et Thanatos sont autant de vampires suceurs de sang.      La mise en scène collective utilise intelligemment tout l’espace du plateau mais aussi celui de la salle des fêtes de Marcillac où avait lieu hier la représentation, idem pour le décor très astucieux. Un oratorio névrotique remarquable à voir absolument, lequel a plus que mérité d’être doublement récompensé.

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