Matière crise

Un uppercut foudroyant, une gifle prise de plein fouet, un spectacle incandescent à marquer d’une pierre blanche et qui laisse K.O.! Des textes incroyablement poignants et douloureux, une personnalité d’une extrême complexité, passionnée jusqu’à se détruire, telle nous apparaît Camille Claudel dans cette version présentée hier à Marcillac dans le cadre du Festival par la Compagnie Dékalâges, une troupe venue de Charente Maritime. Ni le glamour pathétique d’Isabelle Adjani dans le film de Bruno Nuytten, ni celui dévasté de Juliette Binoche chez Bruno Dumont, très loin aussi de l’ingénuité frivole autant qu’amoureuse dans la version de Jacques Doillon, là sur scène, accroupie, quasi prostrée au milieu de ses sculptures, elle rayonne d’une folle énergie, celle d’un astre pas encore tout à fait éteint… mais déjà déchue… Ses relations houleuses avec sa mère à celles beaucoup plus ambiguës avec son frère, tendrement surnommé Petit Paul, ou celles destructrices avec Rodin, elle nous les jette au visage, comme une ébauche brute d’une oeuvre d’argile ou de plâtre inachevée restant encore à façonner, polir, affiner, modeler, rectifier jusqu’à la perfection impossible… Nourris de ses propres écrits échangés avec sa famille, des correspondances restées souvent sans réponse, autant d’appels au secours qui n’aboutissent jamais, elle se mure insensiblement dans une solitude de plus en plus aiguë… Trente ans d’incompréhensions, de non reconnaissance artistique et/ou de déboires sentimentaux l’ont ravagée, détruite, corps et âme et bientôt elle ne sera plus qu’épave… C’est dire le défi immense que celui d’illustrer un tel destin hors du commun, où ombres et lumières se font écho, où paranoïa et internement psychiatrique sont indissociables de son génie… « Dans la tête de Kmille », référence à sa manière de signer son courrier, retrace autant une trajectoire individuelle brisée qu’elle ne souligne la tragédie d’une créatrice visionnaire, hélas constamment vampirisée par les hommes de sa vie, du talentueux écrivain au maître adulé… Deux comédiennes solaires se consument pour incarner ce maëlstrom tout de folie, de fureur et de sensualité: Marie-Hélène Leliévre, crinière flamboyante dans le rôle titre et Valérie Pénicaud figurant tour à tour avec subtilité tous les autres protagonistes, miroir ingrat où se cogner encore et encore. La mise en scène toute de fluidité et de justesse évoque autant les poses voluptueuses à l’atelier, l’érotisme exacerbé, la virtuosité du geste que l’abîme dans lequel cette artiste visionnaire éprise d’absolu glisse inexorablement… Quelques notes d’orgue…. Exceptionnel.

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