Devenir chèvre

Si on connaît tous plus ou moins, l’histoire de la Chèvre de Monsieur Seguin, extrait des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, et notamment sa fin tragique dévorée par le loup, poil luisant et patte de velours, la version écrite par Sandrine Roche qu’en propose La Compagnie Les Lubies de Bordeaux en surprendra plus d’un. Blanquette a été rebaptisée « Ravie » et, pour le moins, son attitude et ses rêves sont aux antipodes de la vision traditionaliste. Elle s’ennuie dans son enclos, certes, mais surtout elle a une envie irrépressible de gagner la montagne et même d’aller au delà pour voir le monde, humer l’air du large et se délecter de l’ivresse de l’aventure, car de son prédateur, elle en fera son affaire. Bien sûr les fantômes de ses six congénères qui l’ont précédée l’ont tous mise en garde contre les dangers encourus dans la nuit noire, mais peu importe, sa soif de vivre pleinement, intensément, l’emporte. À elle les grands espaces, le frisson de la découverte, l’impromptu des rencontres… la trame classique, donc, mais méthodiquement détournée, revisitée avec malice jusqu’à en proposer une morale iconoclaste qui fleure bon indépendance et liberté… De domestique et soumise, elle s’affranchit, s’émancipe, aguiche à loisir les chamois, devient pleinement maîtresse de son destin, de ses choix parce que consciente des risques… Au-delà de l’historiette, c’est la porte ouverte sur l’imaginaire, l’inconnu, un voyage initiatique qui la transforme du tout au tout… La mise en scène inventive, la musique y compris live à la guitare, les lumières qui enveloppe l’animal, lequel peu à peu se métamorphose, l’énergie de l’actrice qui l’incarne, des slogans bien sentis tel « Seguin, tu crains »… tout concourt pour faire de ce spectacle un moment tout d’exubérance, tel un prolongement audacieux qui n’aurait pas déplu à Simone de Beauvoir… On ne naît pas chèvre, on le devient. Si les nombreux élèves qui assistaient à la représentation hier après-midi à La Baleine en clôture de cette édition de Région en scène ont semblé apprécier, à n’en pas douter, les adultes eux s’en léchaient les babines.

Publicités
Cet article, publié dans Théâtre, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s