Feux interdits

Alger 1995. Les barbus intégristes du Front Islamique du Salut à qui le pouvoir en place a volé la victoire électorale quelques années auparavant se font de plus en plus pressants et essaient d’imposer à toute la population leur lecture du Coran, en particulier un patriarcat rétrograde qui ne tolère les femmes que soumises, le port en public du hidjab et autres mesures de privations de libertés… Seul le hammam devient refuge et point de ralliement de toutes celles qui veulent pouvoir, à l’abri du regard masculin, se retrouver pour papoter, échanger ou rire, en clair un lieu d’insoumission pour exister pleinement, se taquiner ou se chamailler, parler d’amour ou de séduction, de parentalité ou de sexualité, un espace protégé et protecteur en dehors de tout contrôle… C’est là que toutes se retrouvent avec un plaisir évident, sans tabou ni discrimination sociale ou politique, que leurs paroles sont libres, qu’elles peuvent s’exprimer impunément, être à l’écoute les unes des autres, discuter, débattre, partager… De la subversion à l’état pur pour tous les enragés d’Allah qui ne peuvent supporter cela, multipliant menaces et autres intimations pour se déchaîner in fine dans de terribles exactions. Prendre soin de son corps, juste pour son bien-être égoïste, mais aussi pouvoir s’épancher ou crier devant « ses sœurs » ses douleurs les plus intimes, ses craintes ou ses espoirs, ses doutes ou ses sentiments sans crainte ni d’être jugées ou moquées, ni pire insultées ou avilies, un havre de paix tout de chaleur humaine et de solidarité, voilà le thème central du film de Rayhana « À mon âge, je me cache encore pour fumer » une adaptation de sa propre pièce de théâtre… Chaque actrice incarne à merveille qui l’étudiante émancipée, qui la grand-mère mariée de force avant même d’être pubère, qui la masseuse encore célibataire, qui la veuve d’un martyr, qui la future mère pourchassée par sa famille, qui la fillette traumatisée à jamais par les horreurs dont elle a été victime et témoin… Sous l’autorité incontestée de la responsable de ces bains publics, toutes en confiance se livrent, se confient sur leurs vies, se dévoilent dans tous les sens du terme pour in fine faire entendre d’autres voix… Leurs histoires individuelles se font écho et deviennent les pièces d’un même puzzle qui s’assemble minutieusement sous nos yeux, celui de leur féminité reconnue, acceptée… Insoumises, triomphantes et solaires, elle irradient ce long métrage de leur détermination intacte et de leur immense courage face à l’obscurantisme et au fanatisme.                                                                                                           Un film absolument magnifique encore à l’affiche qu’il faut voir absolument en profitant de la fête du cinéma, laquelle se poursuit jusqu’à mercredi inclus.

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