Mamies blues

« J’ai demandé à mes deux grands-mères de me raconter leurs vies…» ainsi commence la pièce de théâtre présentée hier soir à la M.J.C. de Rodez par la Compagnie belge Atis Théâtre. Sur scène leur petit-fils habillé très actuel les attend assis dans un coin. Elles rentreront par le fond et prendront place dans un décor typique années 60, table et chaises en formica, le tout posé sur un sol à gros damiers comme on n’en fait plus. Très vite, dans des monologues à la fois parallèles mais aussi qui se répondent l’un l’autre, chacune se lance dans l’évocation de que fut sa vie jusqu’à ce jour du mariage de leurs enfants respectifs, parents du jeune homme ici présent. Deux mondes, deux langues et deux classes sociales qui n’ont strictement rien en commun. D’un côté, Eugénie dite Ni, ascendance flamande, paysannerie simple et famille nombreuse où l’on se doit de travailler au plus tôt, fille de garde-chasse, robe tablier banale, souliers plats, une orange à Noël, toujours un ouvrage en cours, qui sert le café… De l’autre, Marie-Claire dite Clairette, bourgeoisie wallonne, fille de Général, pantalon, cigarette et talons, pensionnat très chic, personnels de maisons voiture et hôtels de luxe… Elles se sont croisées seulement à cette noce et depuis plus aucun contact… Quid ? Pourquoi ? À qui la faute ? Extraire du silence et des non-dits d’ histoires familiales tues ou cachées la raison de sa propre existence, un pari fou que « Loin de Linden » texte magnifique de Véronika Mabardi réussit admirablement, où chaque détail explore la moindre piste, multiplie les possibilités… Puiser dans l’intime pour parler de l’universel devient l’enjeu de ces paroles extrêmement fortes où chacun se dévoile avec pudeur. La générosité ou la tendresse affleurent, la culpabilité aussi. Le temps perdu ne se rattrapera jamais malgré les photos retrouvées ici ou là que l’on fait circuler, y compris parmi le public… L’émotion devient toujours plus palpable, on en a la gorge nouée et le cœur serré… Les quelques anecdotes décalées ou farfelues qui émaillent ces récits sont autant de respirations indispensables avant de reprendre le cours de ces vies totalement inscrites dans l’histoire de la Belgique du dernier siècle, la première guerre mondiale, les conflits linguistiques ou sociaux, tout force la dignité et le respect… Une histoire profondément humaine, autant charnelle que sentimentale, interprétée magistralement par deux actrices au sommet de leur art, gouaille et générosité en bandoulière pour l’une, plus retenue et corsetée de discrétion pour l’autre, mais d’une complicité sans égale pour s’effacer derrière des personnages composites mais si finement ciselés.  Probablement un des meilleurs spectacles de cette saison.

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