Serrer les dents

téléchargement (1)Une histoire sombre, noire, limite dépressive, que celle de ce portier en livrée rouge du Claridge, transparent dans les yeux des riches clients de cet hôtel de luxe, vautré dans un canapé éventré et qui vit dans une sinistre caravane au bord d’une bretelle d’autoroute, seul, puisqu’il a perdu la garde de sa fille. Un chien errant, type bâtard goguenard mais à la langue bien pendue et philosophe à ses heures, débarque un jour sans crier gare dans sa vie. Cohabitation délicate ou conflictuelle, séduction  mutuelle, fascination réciproque ou incompréhension passagère, chacun jauge l’autre, autant pour mieux l’appréhender qu’en saisir ses zones d’ombre. Si tous deux sont des déclassés, des laissés-pour-compte, des exclus, le regard qu’ils portent sur leurs proches, leur environnement professionnel, le monde qui les entoure, l’injustice sociale, les rapports de classe d’une violence incroyable, l’indécente opulence des uns accumulée sur la vulnérabilité des autres, est d’une acuité étonnante. Autant dire qu’ils balaient large dans leurs échanges et distillent quelques vérités qui dérangent. Pensées ou répliques bien senties qui appuient là où ça fait mal, le texte de Jean-Marie Piemme est remarquable de perspicacité, d’ironie amère et de lucidité désabusée. « Dialogue d’un chien avec son maître » rageusement sous-titré « sur la nécessité de mordre ses amis » n’épargne rien ni personne, du chômage à la mondialisation. Le ton est d’une impertinence froide, presque glaciale, bourré d’une énergie sans illusion mais heureusement ponctué çà et là de quelques pointes lumineuses d’humour mâtiné de cynisme. La mise en scène de Sébastien Bournac, pour la Compagnie Tabula Rasa, décor urbain tout en tubulures d’échafaudage, ironiquement surmonté d’un « home » aussi aveuglant que dérisoire, est soutenue en live par des percussions de récup, poubelles, casseroles, jantes et autres, pour accentuer l’isolement des deux personnages autant que pour souligner a contrario, combien il y a beaucoup à apprendre, à écouter voire à s’inspirer de cette révolte naissante qu’ils incarnent. Les deux comédiens excellents  nous emportent dans leur univers où chantage et pouvoir se conjuguent…                                                                                                                     Du théâtre engagé particulièrement subtil et d’une intelligence rare, politiquement incorrect à souhait.  Ce spectacle est encore à l’affiche ce jeudi  à Villefranche de Rouergue présenté par les Espaces Culturels

Publicités
Cet article, publié dans Théâtre, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Serrer les dents

  1. Ping : Côté Cour / Côté Jardin | Espaces Culturels – ATP Villefranche

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s