Le bel Hellène

téléchargement (1)C’est un pari audacieux et magnifiquement réussi que de faire exister Ménélas, autant vanté dans l’Iliade pour sa carrure et sa longue chevelure blonde que raillé pour sa faiblesse de caractère, guerrier médiocre et mari ridiculisé, rongé de culpabilité et toujours dans l’ombre des Agamemnon, Achille ou Ulysse. Le spectacle « Ménélas Rebétiko Rapsodie » proposé hier à La Baleine est  une merveille d’inventivité et d’intelligence pour rendre concrets la fragilité de l’amour, la souffrance de la trahison, le gouffre du  désespoir et  la douleur de  la passion. Dans l’ambiance enfumée d’une taverne que l’on imaginerait très bien au cœur d’Athènes, du côté de la Plàka, une table recouverte d’une nappe d’une blancheur immaculée, quelques chaises, deux interprètes, l’un au bouzouki, l’autre à la guitare, prolongent de leurs chants et de leurs musiques – ce rebétiko identitaire du pays- le long monologue de ce roi découragé  et tourmenté par  le chagrin, inconsolable et anéanti. Simon Abkarian, le regard souvent vide, grand échalas pathétique est prodigieux dans ce rôle dont il traduit chaque facette avec une extrême intensité et une justesse incroyable. Relooké mafioso déclinant, moustache finement taillée, costume trois pièces, chaussures bien cirées et chapeau adéquat, chaque intonation de sa voix, chaque geste, chaque pas de danse esquissé, deviennent autant de passages obligés sur ce chemin du malheur dont il ne peut, ou ne veut, s’extraire. Tour à tour colérique, emporté, trivial jusqu’à l’obscène, puis soudain éteint, amorphe, « faible ou lâche », transi de remords ou pétri d’angoisse, il passe d’un état à l’autre tout en fluidité féline et sensibilité à fleur de peau. Les mots qu’il fait vivre  brillent de  métaphores flamboyantes et de lyrisme débordant, rebondissent sur les paroles des mélopées incantatoires de ses acolytes, en version originale bien évidemment, lesquelles sont sur-titrées sur un écran en fond de scène, tout pour développer une atmosphère où les plaisirs incandescents du passé se conjuguent de l’accablement du présent. Sous l’ombre tutélaire et écrasante d’Hélène, cette femme tant haïe pour son imposture, « la pute de Sparte » cause de la guerre de Troie, qu’adulée pour sa sensualité provocante et  mythifiée par nostalgie, les accents homériques et la lente métamorphose du héros vers l’abîme dépassent la tragédie grecque au sens classique du terme pour devenir une odyssée existentielle, dont chaque spectateur devient le témoin empathique.                                    Exceptionnel.

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