La vie derrière soi

téléchargementIls entrent en silence, le pas lourd et fatigué, s’installent devant une table en formica et sortent un jeu de dominos. Quelques mots en arabe, une musique du pays en fond sonore, nous sommes au cœur d’un foyer pour vieux « chibanis », c’est là qu’ils vivent dans de minuscules chambres de 5m2. Le temps s’écoule lentement. Retourner au bled pour y être enterré ou pour le mariage de sa fille, ils en parlent plus qu’ils n’en rêvent, coincés qu’ils sont par le système. Revenir ce serait abandonner la maigre pension qui résulte de longues années de travail sur les chantiers ou à la chaîne, et, depuis tant de temps, personne ne les attend vraiment là-bas. Au mieux ce sera de l’indifférence, au pire du mépris. Cette vie qu’ils n’ont pas choisie, ils ont appris à s’en accommoder, à faire avec, ce que l’un d’entre eux résume laconiquement « papiers, santé, mosquée ». Ni acrimonie, ni désespoir, ni révolte, juste mélancolie et fatalisme… sauf que ce monde immuable va être bouleversé, dans tous les sens du terme, par l’arrivée impromptue d’un jeune homme à la recherche de ses origines. Il va catalyser ainsi les rancœurs désabusées, l’amertume palpable, les souvenirs tragiques, le mutisme glaçant ou la bonhommie débonnaire de l’un ou de l’autre. Les regards se cherchent, se croisent, se répondent, rebondissent entre nostalgie et fraternité, trous de mémoire et confessions fugaces… Et pour ces anciens qui ont « brûlé leurs vies au travail »  loin de leurs familles, les images s’entrechoquent dans leurs souvenirs brutalement ravivés. D’abord, leurs femmes, spectres fantomatiques surdimensionnés dont des images vidéos d’un noir et blanc intemporel traduisent  la douleur, lesquelles se consument en d’éphémères volutes. Souffrances indicibles de l’exil, chagrins silencieux, tous sont témoins d’une page de l’histoire industrielle et économique de la France qui s’est empressée de les rejeter dans l’oubli… Et le final, où les vieux au ralenti transmettent au jeune homme toute leur bienveillance et leur confiance dans l’avenir, culmine d’émotions poignantes. Il y a quelques années, grâce au film « Indigènes », la cristallisation des pensions dues aux anciens combattants indépendamment de leurs origines avait été reconsidérée, puisse cette excellente pièce de théâtre « Invisibles» de Nasser Djemaï remarquablement mise en scène et interprétée avoir les mêmes prolongements: offrir aux Chibanis la reconnaissance qu’ils méritent.

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Un commentaire pour La vie derrière soi

  1. rey michel dit :

    Votre texte est aussi émouvant que la pièce, il en épouse également le rythme lent et soutenu en intensité. Pour l’avoir également vue , je me permettrai d’ajouter que certaines répliques sur les français m’ont mis mal à l’aise tant elles sont cinglantes de vérité. Un regret: trop de passages en arabe.
    Encore bravo pour votre prose.
    Michel REY

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