Et un, et deux, et trois boléros

imagesTrois fois de suite le lancinant et obsessionnel Boléro de Ravel, son tempo crescendo tout de sensualité débordante jusqu’à son apogée orgasmique, voilà quelle était la soirée proposée hier soir à La Baleine, un spectacle créé dans le cadre de l’Exposition Universelle de 2010 d’où son nom de  « Shanghai Boléro » dans une chorégraphie de Didier Théron. Pour pouvoir bien s‘imprégner du show qui va suivre, d’abord oublier les interprétations mythiques de Béjart, intemporelles et légendaires, et doucement se laisser gagner par le climat qui s’installe progressivement.  Sur le tapis de danse, une ligne rouge qui délimite un carré où l’essentiel se joue, à l’extérieur  tout n’est qu’accessoire. Premier acte pour les femmes, elles sont dix, juchées sur de hauts talons, shortys et  justaucorps moulants d’un noir intense, et inlassablement elles vont strier encore et encore cet espace, géométriquement, de diagonales en médiatrices, puis de façon plus aléatoire, dans un désordre savamment organisé qui les voient glisser, ramper, déambuler, dévoiler leurs corps subrepticement ou au contraire cacher leurs visages comme derrière un hidjab symbolique… C’est comme observer à la dérobée un harem tout de féminité exacerbée, entre connivence et jalousie feutrées. Ensuite place aux hommes, torse nus,  ils ne sont que trois ce qui les rend beaucoup plus fragiles dans un lieu démultiplié. Du début à la fin, toujours  sautillant, ils se défient, se poursuivent, se jaugent, s’esquivent ou se mêlent  avec une gestuelle plus guerrière et inquiétante, en particulier un des danseurs dont la silhouette évoque un Raspoutine aussi christique  que névrosé. Enfin dans la dernière version se retrouvent, comme une évidence mentale ou une nécessité biologique,  tous les artistes réunis, pour ce qui se veut une ode autant  à la différence qu’à  la complémentarité entre les sexes, et là, le registre change une nouvelle fois. À la fois, nettement plus charnel avec poitrine nue le cas échéant, corps qui se frôlent, s’apprivoisent, s’enlacent même parfois, pour des tableaux d’ensemble qui se figent à intervalles réguliers dans des postures d’une force vitale incroyable, lesquelles évoquent autant l’expressionisme de peintures de Géricault que des figures de pietà. Des bras se croisent, des mains effleurent ici un cou, là une oreille, une atmosphère troublante d’érotisme secret mais aussi de passion douloureuse enveloppe chacun … Ce sont, et de loin, les meilleurs moments de ce spectacle en abîme tantôt hypnotique tantôt dérisoire, toujours en équilibre instable pour traduire ainsi l’ambiguïté des relations humaines.  Un Boléro pour tous discrètement  subversif qui s’érige en éloge de la pluralité.

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Un commentaire pour Et un, et deux, et trois boléros

  1. rey michel dit :

    M. Dessorty vous étiez virulent à la sortie du spectacle. Je vous trouve bien sage dans votre critique. Dans l’ensemble, j’ai aimé ce spectacle. Pas comme vous. Certes, en vous lisant on s’y retrouve très bien, mais c’est la partie dansée par les hommes que j’ai le plus appréciée. La performance physique ( sautiller, sans interruption, pendant 15 à 20 minutes, dans une chorégraphie, sans manifester aucune souffrance, aucun essoufflement ) y est pour l’essentiel. Par contre, le premier tableau était pour moi sans attrait particulier si ce n’est celui qui permettait d’admirer la beauté des danseuses et de penser à l’imagination du chorégraphe qui a organisé les multiples déplacements des danseuses sans qu’il y ait une demi-scène vide.
    Quant au troisième tableau, si la chorégraphie était géniale (comme les autres d’ailleurs), le temps de pose des tableaux était bien trop long. J’y ai trouvé une raison: il permettait aux hommes de retrouver leur souffle! mais enfin …
    Heureusement que j’adore le boléro de Ravel, ce fut merveilleux de l’écouter 3 fois de suite.
    Michel REY

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