Fluctuat et mergitur

 

téléchargementDes chiffres, des statistiques, des anonymes, voilà ce que les journaux rapportent jour après jour, ceux des sans-papiers africains qui se noient en tentant de gagner les côtes européennes,  dans des embarcations de fortune surchargées. Les plus chanceux seront secourus par les garde-côtes, envoyés dans des centres de rétention pour quelques mois puis réexpédiés contre leur gré dans leur pays d’origine,  les autres périront noyés et leurs cadavres seront rejetés par les vagues, plus tard, sur les plages où se dorent les touristes… voilà rapidement résumée la trame de la pièce qui était présentée hier soir à la M.J.C. de Rodez, le syndrome de Lampedusa . «  Et les poissons partirent combattre les hommes » d’Angélica Liddell est un texte âpre, impitoyable et mortifère, un coup de poing fulgurant quelque part entre provocation et agitprop, des répliques qui appuient là où ça fait, incisives et sans concession. Des phrases qui hésitent entre cynisme particulièrement macabre et promiscuité désabusée tant  le décompte des victimes apparaît comme un compte à rebours sans fin… Le pari de mettre en scène de tels drames décrits au scalpel n’est pas chose aisée. La Compagnie aveyronnaise  « À l’ombre du sycomore » dans une mise en scène d’Isabelle Claveaud relève ce défi en jouant d’un décor très épuré, beaucoup de sable et une frontière symbolique qui tient à la fois d’alignement méthodique de cercueils et de pistes pour défilés mondains où le champagne se déguste à la paille dans des escarpins . Sur la disparition des uns prospère l’obscénité  des autres, de ces disparus devenus poussière, chacun s’accommode ou pas. Les deux comédiennes expriment remarquablement cette ambiguïté, quand l’une batifole  habillée de tulle blanc, l’autre porte le deuil comme un défi, celle-là même qui au tout début découpe et épingle sans relâche ces images devenues  terriblement banales. Ne pas se résigner devant ces tragédies modernes distillées à intervalles réguliers lesquelles  prennent chair via les voix chuchotées de ces clandestins que recrache un poste de radio. Leurs présences de purement fantomatiques deviennent alors envahissantes et bousculent les consciences … les naufragés ressuscitent et ils ne seront plus jamais seulement des corps disloqués dévorés  par les poissons. Les musiques dont le Boléro de Ravel détourné et les lumières  très étudiées renforcent  ce  sentiment de malaise.  Certes tout n’est pas parfait mais ce travail encore inachevé mérite  largement d’être soutenu et approfondi.

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