Game over

imagesSix mois pas plus. Six mois pour pousser un « collaborateur » au suicide, voilà la trame glacée de la pièce  « Au pays des … » de Sylvain Levey  dans une mise en scène de Laurent Maindon que jouait magistralement hier soir à la M.J.C. de Rodez  la troupe du Théâtre du Rictus, laquelle porte pour l’occasion particulièrement bien son nom. Tout avait pourtant débuté dans la bonne humeur sur la musique d’ « Over the rainbow », béate de niaiserie sucrée, et avec des images noir et blanc sur un écran vidéo de la vie au bureau de cadres en costumes cravates ou tailleurs proprets d’une grande entreprise, lesquels  plaisantent autour d’un pot que l’on voudrait imaginer convivial. Puis, pour l’un d’entre eux, tout va dérailler, c’est l’engrenage, le début de la fin.  La scène est divisée en deux par un écran transparent dans le sens de la longueur. D’un côté, l’univers de ces cadres, bureaux aérés et air conditionné, « computers » et fauteuils moelleux, de l’autre, les vestiaires où les employés se changent pour enfiler leurs costumes de toons pour la parade immuable de ce grand parc d’attractions. Enfin, en fond, dominant tout, l’écran, où sont projetés  des extraits vidéo qui accélèrent l’intrigue, dévoilent les coulisses, ou amplifient l’écho des slogans sournois qui façonnent l’esprit maison. Plus les mois passent, plus l’exclusion « du team » se précise. Insidieusement d’abord puisqu’on oublie de l’inviter à certaines réunions, il se retrouve à manger seul à la cantine jusqu’à ce qu’il se réfugie pour cacher sa solitude dans sa voiture. Ensuite méthodiquement, froidement, systématiquement, on le dépèce des attributs de son pouvoir. Plus de bureau, plus de chaise, plus d’ordi,  plus d’adresse mail…de permanent, il devient permutable, jusqu’à finir transparent. La politesse mielleuse et convenue s’estompe pour faire place au cynisme destructeur, tout se conjugue pour détruire insidieusement la personnalité. On distille le doute, on ne reconnait plus le travail, on multiplie les humiliations millimétrées et le harcèlement du quotidien, tout pour rendre la vie au travail insupportable. Cette stratégie obscène et pernicieuse ne  laisse personne intacte, ni l’exclu, ni ses collègues, personne ne sort indemne de  cette tragédie  qui transforme un winner formaté en victime collatérale d’une réorganisation des services. Remarquable de bout en bout, ce spectacle est une plongée effrayante qui démystifie le monde du travail. À garder en mémoire lors de chaque entretien d’embauche.                                                                                                                              Une soirée exceptionnelle.                    

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