Lear ou délire

images (2)Faut-il connaitre l’intrigue originelle de la pièce de Shakespeare, et en particulier les rapports complexes du roi avec ses filles ou son bouffon pour mieux entrer dans le texte d’André Benedetto « Lear et son fou »  que la compagnie  Jean-Claude Drouot proposait hier soir à la Baleine ?  Cette pièce créée au Festival d’Avignon de 2011, en parallèle avec un autre texte du même auteur jouée par Philippe Caubère en ouverture de la saison? Probablement, car ainsi on possède un certain nombre de clés pour décortiquer une intrigue complexe, laquelle explore de fait le renversement progressif d’identité entre les deux protagonistes, le procès d’un père rongé par le désespoir, la solitude du pouvoir, abandonné quasiment de tous et à la dérive, dans tous les sens du terme, puisqu’il débouche sur scène dans un chariot de la méduse, radeau dérisoire perdu  au milieu de nulle part. Un long manteau, une chapka et des pataugas, affalé sur ce qui n’est déjà plus son trône, seulement flanqué de son fou, en fraise et justaucorps, lequel se révèle à la fois son confident, son souffre-douleur  mais aussi, et peut être surtout, quelque part son double en plus conscient, témoin de la déchéance du monarque et seul capable de lui renvoyer quelques vérités bien senties, tels surgissent les deux héros à la manière d’un Don Quichotte hagard accompagné de son ineffable Sancho Pança. Hormis le véhicule de fortune qui les a largués là, aucun décor sur scène, à peine quelques jeux de lumières ou une bande son pour accentuer les bruitages comme la tempête qui se déchaîne,  seuls, les deux acteurs s’affrontent dans une joute verbale qui hésite entre tirades grandiloquentes et sentences abruptes… D’aucuns, pour reprendre quelques répliques comme « inepties flagrantes… parler pour ne rien dire… une histoire sans queue ni tête », extrapoleront de cela un texte trop fumeux et limite abscons par moment, d’autres y verront un salmigondis conceptuel, le nec plus ultra de l’impuissance couplée d’hystérie…  Les tragédies pitoyables de ces deux clowns devenus aussi interchangeables que complémentaires sont incarnées par deux comédiens  incroyables, en permanence en déséquilibre instable sur le fil ténu entre aliénation contagieuse, hallucination prophétique ou lucidité aléatoire. Tant Jean-Claude Drouot, le Thierry la fronde de notre enfance, en souverain liquéfié, que Serge Lelay, en valet  attentionné,  réussissent par leurs puissances dramatiques remarquables à donner vie à ce spectacle aussi ambitieux que singulier, lequel n’a pas rencontré l’écho espéré devant  un public trop clairsemé.                    

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