Manuel de survie

téléchargementAutant le dire tout de suite le spectacle proposé hier soir à La Baleine était absolument remarquable d’intelligence et de finesse. Proposé par la Compagnie Toda Via, cette adaptation du livre d’Agota Kristof  « Le grand cahier » ouvre des mises en abîme et des perspectives hallucinantes  sur la condition humaine, son adaptabilité ou non, l’absence de morale ou le cynisme nécessaire pour vivre ou plutôt survivre dans des conditions extrêmes. Nous sommes en pleine seconde guerre mondiale et une femme éplorée vient confier ses jumeaux aux bons soins de leur grand-mère à la campagne, histoire de leur éviter la grande ville où tout n’est que désolation, bombardements et quête obsédante de nourriture. Sauf que « la vieille sorcière » telle qu’on la surnomme, les traite de « fils de chienne » et s’ingénie à les affamer, les insulter ou les humilier. Ils prennent très vite conscience que leur seule chance pour s’en sortir, si infime soit elle, réside autant dans la nécessité de toujours faire front en duo, et leur gémellité s’avère l’adéquation idéale, que de se construire une carapace parée à toute épreuve, d’où leur volonté de s’astreindre régulièrement à des exercices d’endurcissement du corps et de l’esprit. Eux, dont l’innocence se dissimule sous une casquette de poulbots affrontent un monde d’une noirceur diabolique dont chaque personnage recule toujours plus les limites de l’abjection. Mais bien vite ils se  saisissent de quelques failles dont ils perçoivent tout le bénéfice à en tirer : le curé pédophile qu’ils n’hésitent pas faire chanter, l’officier qu’ils apprivoisent ou la jeune domestique volontiers charnelle…Dans le grand cahier qui leur sert d’exutoire, ils s’obligent à préférer un vocabulaire glacial, d’une neutralité angoissante, en lieu et place de paroles subjectives ou simplement incarnées. Tout cela rajoute une tension supplémentaire accentuée encore par des scènes  emblématiques comme l’interrogatoire atroce par la Gestapo ou celle au ralenti de la colonne de déportés en partance pour les camps dont il ne restera que valises en carton vides, quelques chaussures ou manteaux. Effrayant…                                                                       Un décor dynamique en perpétuelle mutation  où de simples caisses  deviennent quantité d’ objets disparates,  de grandes tentures blanches, de la musique live et une lumière crépusculaire, la mise en scène très rythmée et nerveuse de Paula Giusti s’impose comme une évidence. Ici, c’est le double je qui domine, celui biologique des  jumeaux face à celui psychologique des autres personnages, lesquels se dédoublent  pour mieux souligner encore davantage le côté obscur de chacun. Janus devient alors la définition ultime de l’humanité, monstrueuse ou géniale… Un spectacle rare et sublime.                                                                                                                                                                           

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