Journal intime

Nous sommes à La Louvière, une commune de Wallonie proche de Bruxelles, pas très éloignée de la frontière française. Une histoire familiale vue au travers des yeux d’une jeune adolescente dont la seule préoccupation serait ses résultats scolaires ou de se chamailler avec ses frères, l’insouciance de son âge…  sauf que nous sommes en septembre 1939 et que la seconde guerre mondiale vient d’éclater. Tout d’abord neutre, la Belgique est rapidement plongée dans ce conflit lorsque les troupes nazies envahissent son territoire le 10 mai 1940… Mobilisation générale, débâcle, résistance sont autant d’événements scrupuleusement consignés dans son journal de bord… Et comment s’impliquer davantage encore dans la vie de toute la famille en tant qu’aînée, d’autant plus que le père est envoyé sur le front, qu’il y sera fait très vite prisonnier puis interné dans un camp en Allemagne pendant presque deux ans… Une chronique intimiste donc, qui mêle anecdotes cocasses et souvenirs douloureux, où se croisent petits riens de la vie quotidienne chaque jour plus difficile et événements militaires d’envergure relatés par Radio Londres, actions courageuses de quelques-uns face à la collaboration de certains, et surtout nécessité de survivre du plus grand nombre face à la pénurie qui s’installe et au rationnement. C’est de tout cela dont il est question dans « Les Louves » une bande dessinée de presque deux cents pages signée Flore Balthazar parue il y a peu aux éditions Aire Libre, inspirée des récits de sa grande tante, la jeune fille du livre. Un roman graphique qui couvre toute cette période, prolongé d’un épilogue avec des photos en noir et blanc où l’on reconnait outre toute la parentèle, certaines figures historiques de cette époque, des résistantes de premier plan telles Marguerite Bervoets, elle aussi native de La Louvière. Dessins à la ligne claire, vignettes épurées, rythme fluide, sens de l’ellipse, et, très symboliques, à intervalles réguliers, des loups pleine page pour symboliser chaque basculement historique de la période. Entre album de famille, fiction et Histoire, une excellente bande dessinée disponible à la médiathèque de Rodez, laquelle met en valeur le parcours d’héroïnes de l’ombre.

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Quatre-quarts musical

Rendez-vous hier en soirée à La Baleine pour la présentation de la nouvelle saison culturelle du lieu grâce à un déroulé rapide par l’équipe des différents spectacles proposés, lesquels balaient large tout le spectre de la création artistique… Oublions l’introduction soporifique de la représentante de la municipalité ressortie à l’identique chaque année, heureusement vite remplacée par une ouverture toute de malice et de clins d’œil par l’Orchestre des 4 C aussi joyeuse que pétillante conclue par un inédit: un superbe clip en noir et blanc! Après un petit intermède convivial autour de tables installées dans le Krill, retour dans la grande salle de spectacle pour « Sur un malentendu » fantaisie aussi délirante que foutraque par les Sourds-Doués, un quatuor virtuose pour un moment inclassable où la musique se nourrit d’humour, avec en prime ici ou là pour prolonger encore davantage le plaisir quelques tours de magie..! Sur scène, quatre olibrius tout de noir vêtus, rien que de plus classique au pays de Soulages qui plus est, mais avec une touche de couleur qui modifie le regard: des cravates orange vif de tailles différentes façon Dalton. Clarinette, clarinette basse, cor, trompette, chacun s’en donne à cœur joie, multipliant les gags pour tenter de déboussoler le chef qui n’en peut mais, rivalisant de folie douce et de bonne humeur communicative.  Détournements de standards du jazz, du klezmer, de musiques de films de Disney, du Boléro et de tant d’autres… tous les ingrédients d’un excellent concert en version décalée sont là, une recette qui a fait ses preuves pour déclencher rires sous capes ou explosions plus tonitruantes. Aucun temps mort, tout s’enchaîne à merveille pour le plus grand bonheur du public ravi. Un spectacle pratiquement sans parole, avec juste quelques accessoires comme une petite boite à musique, des chapeaux ou des bougies- grand moment d’émotion- qui mêle espièglerie, poésie, complicité et grande qualité musicale… Une délicieuse symphonie protéiforme à déguster avec gourmandise, ou comment faite voler en éclats les conventions du genre avec intelligence.                                                                                              Aussi subtil que jubilatoire !

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Gernika Gorgoratuz

C’est une nouveauté disponible à la médiathèque de Rodez, une bande dessinée particulièrement réussie, qui nous plonge à hauteur d’hommes dans une tragédie qui demeure à jamais dans la mémoire de chacun. El Frente Popular, la coalition de gauche, a gagné les élections en 1936 et installé la République en Espagne. Face à elle, n’acceptant pas ce vote démocratique, se retrouvent militaires, aristocratie et hiérarchie de l’église qui soutiennent le coup d’Etat perpétré par les troupes nationalistes menées par Franco, lequel obtient l’appui de l’Italie fasciste de Mussolini et de l’Allemagne nazie d’Hitler. Parmi ces troupes, la sinistre légion Condor et ses bombardiers basés à Burgos, mais aussi  des avions italiens à Soria, lesquels vont attaquer simultanément le 26 avril 1937 le petit village basque de Guernika (orthographe locale), ville symbole pour les Basques car c’est là qu’est planté l’arbre, « Le Saint » sous lequel se réunissaient les autorités civiles chargées de négocier la gouvernance de la cité et où se rendaient les rois de Castille lorsqu’ils venaient prêter serment de respecter une réelle autonomie pour la région. Ce crime de guerre entrera dans l’Histoire comme le premier bombardement aérien de civils, trois jours et trois nuits qui feront de ce lieu un enfer. Aujourd’hui encore, on ignore le nombre exact  de morts et de blessés, une bourgade détruite aux trois quarts et ravagée par un immense incendie causé par plus de 5 000 bombes incendiaires… De ce drame Pablo Picasso s’en fera l’écho en réalisant à la demande du gouvernement légal pour le pavillon espagnol de l’Exposition Universelle de Paris une immense toile qui en sera à jamais la mémoire allégorique. C’est cette double histoire que nous conte Bruno Loth, illustrée par son fils Corentin, avec son album « Guernica » paru ce printemps aux éditions La Boite à Bulles. Un récit efficace qui mêle la douleur des hommes à l’inspiration d’un génie, lequel enrage de voir son pays ainsi dévasté… En épilogue, on redécouvre une reproduction de ce célébrissime tableau et en parallèle le témoignage émouvant d’un des rares survivants de ces journées de terreur. Ce livre d’une grande sensibilité se révèle un modèle d’intelligence pour mettre en perspective un chef d’oeuvre vibrant de chair, de sang et de cœur.                  À lire absolument.

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En trompe l’œil

Au XVIII ème siècle, une riche famille engage une jeune femme peintre pour faire le portrait de la petite dernière, laquelle vient tout juste de quitter le couvent où elle était recluse, de dénoncer ses vœux et qu’on est sur le point de marier. Ce château dans un lieu retiré en bord de falaises dominant la mer sera le huis clos du dernier film en date de Céline Sciamma « Portrait de la jeune fille en feu » vu hier en avant-première dans le cadre du Festival d’Espalion. Quatre personnages: la mère, genre pincée et stricte, sa fille toute de fraîcheur solaire et de langueur mélancolique, leur servante dévouée et la jeune artiste très enthousiaste débarquant avec ses toiles et ses pinceaux… Voilà planté le décor quasi unique de ce long métrage en costumes d’époque, bruissant de crinolines et autres drapés sophistiqués… Tout se déroulerait au mieux si le modèle ne se refusait à poser, car submergée de doutes quant à ces épousailles prévues sans son consentement, qu’il va donc falloir l’amadouer et la peindre à son insu, en se faisant passer pour sa dame de compagnie… À peine la châtelaine a-t-elle quitté les lieux pour quelques jours, que les rapports entre les trois jeunes femmes restées seules vont changer du tout au tout: moins de hiérarchie sociale, solidarité féminine à l’oeuvre pour soutenir la soubrette en détresse et surtout séduction, complicité, et attirance réciproque entre la modèle et son peintre… Un film aussi sensuel que contemplatif, dont chaque plan et chaque séquence se succèdent comme on feuilletterait le catalogue d’une exposition. Adèle Haenel et Noémie Merlant dans les deux rôles principaux rivalisent de sourires en coin, de regards langoureux et de démarches lascives pour rythmer, ce que l’on devine très vite, être une relation saphique impossible et sans issue… Dans ce film qui prend son temps, un peu trop même, bercé par une musique en parfaite harmonie avec l’atmosphère, tout concourt pour interroger notre ressenti vis-à-vis des images, et donc, in fine, la nature même du cinéma, ce qu’illustre à merveille la citation bien connue de Jean Cocteau: « Le cinéma c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière ».

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Pari Dakar

Un petit bar-restaurant, un « maquis » comme on dit en Afrique francophone, face à l’océan où tout le monde se retrouve, un lieu où tout se sait, qui se transforme à l’occasion aussi en boîte de nuit et que fréquente assidûment la jeunesse locale pour s’y montrer, où garçons et filles jouent de leurs charmes… Voilà l’un des lieux principaux où se déroule l’action d' »Atlantique » film de la réalisatrice sénégalaise Mati Diop, lequel a obtenu le Grand Prix du Jury lors du dernier Festival de Cannes… Un chantier dans un quartier populaire de Dakar dont les ouvriers ne sont plus payés depuis des mois par un entrepreneur véreux, laissant leurs familles sans ressource, aussi décident-ils ensemble de tenter leur chance en s’embarquant sur une chaloupe de fortune pour l’Europe, l’Eldorado à leurs yeux… Sans oser les prévenir, ils laissent derrière eux leurs épouses ou compagnes… C’est à la vie de celles-ci ainsi abandonnées que ce long métrage s’attache tout particulièrement… Parmi elles, l’héroïne principale, celle que sa famille veut absolument caser avec un homme qu’elle n’aime pas mais dont la réussite financière à l’étranger fait saliver, genre chaîne en or et bagues bien en évidence, à qui on fera subir le test de virginité préalable au mariage arrangé… La cérémonie ne se passera comme prévue car quelques mystérieux incendies vont radicalement changer l’atmosphère… Un jeune inspecteur est désigné pour essayer de démêler cette affaire aux ramifications surprenantes… Corruption dans l’administration, influence insensée de marabouts charlatans, poids de traditions ancestrales… autant d’obstacles pour que ces jeunes femmes puissent entrevoir un avenir moins sombre… Parmi toutes ses amies, seule la patronne du débit de boissons la comprend et la soutient. Leurs courages et leurs déterminations sont les seules lueurs d’espoir de ce drame crépusculaire seulement éclairé à intervalles réguliers par des plans sur les vagues dans la pénombre lunaire…                   Un film présenté à Espalion en avant-première qui sera aussi à l’affiche des Rencontres à la Campagne de Rieupeyroux la semaine prochaine.

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L’envol

« Les hirondelles de Kaboul » est d’abord un roman de Yasmina Khadra paru il y a quelques années qui vient d’être adapté au cinéma sous forme de film d’animation coréalisé par Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec et primé cette année à Annecy. Il était projeté hier après-midi en avant-première dans le cadre du Festival d’Espalion. Autant le dire tout de suite c’est une totale réussite, tant sur le plan esthétique avec des dessins à l’aquarelle magnifique, et des séquences somptueuses toutes de fluidité et d’élégance que sur le fond car il prend clairement position contre l’obscurantisme et le fondamentalisme religieux. Nous sommes à Kaboul, ville dévastée par la guerre et entièrement sous la coupe des talibans, lesquels font régner la terreur en imposant par la kalachnikov un ordre nouveau. La musique est interdite, les salles de spectacle détruites, les tchadors obligatoires pour les femmes -mais les chaussures blanches prohibées-, lesquelles ne sont plus des spectres anonymes etc… Une vie insoutenable autant pour un couple de jeunes diplômés qui ne peuvent ni s’aimer librement ni exercer leurs professions que pour le vieux gardien de prison pour condamnées à mort dont la femme souffre d’une maladie incurable… Quatre personnages victimes de ce régime sanguinaire où les prêches interminables de mollahs exaltés rythment le quotidien des habitants… lapidations, exécutions en public et autres horreurs… Seul un vieillard désabusé fait preuve de compassion… De cette tragédie absolue et sans espoir, il fallait beaucoup de talents et de qualités pour la rendre intelligible et en faire ressentir tant sa pertinence toujours d’actualité que son universalité. On en boudera pas son plaisir tant le résultat frôlé la perfection. Chaque plan, chaque moment sublime la beauté et la passion d’êtres sensibles qui font face dans l’adversité, le courage de quelques-uns face à la duplicité de la foule donne à cet hymne à la liberté les couleurs de l’espoir. À ne manquer sous aucun prétexte.

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Homme au foyer

Nous sommes en Galice où vient de retourner dans son village natal un grand gaillard au physique de colosse, lequel vient de purger une peine de prison après avoir été condamné pour avoir provoqué un incendie. Personne ne l’attend, sa vieille mère elle-même est la première surprise de le voir réapparaître. Il s’installe chez elle et l’aide dans ses occupations du quotidien notamment en prenant soin de leurs trois vaches qui constituent leur seule richesse. Vie simple et sans histoire tout en revoyant au hasard de ses occupations ses anciens amis et connaissances notamment la jeune vétérinaire qui veille sur le troupeau… Tout semble apaisé d’autant plus que toute la population  a les yeux rivés sur la télévision locale qui diffuse un reportage en direct sur les cloches de Saint-Jacques de Compostelle, patrimoine du cru, lesquelles viennent d’être restaurées… Jusqu’au jour où tout cet équilibre précaire et hypocrite est bouleversé car dans les hauteurs un nouveau feu vient de se déclarer, lequel prend de plus en plus d’ampleur et menace de nombreuses habitations… Plus les pompiers éprouvent de difficultés à le maîtriser, plus les suspicions, doutes, et autres médisances enflamment les habitants… « Viendra le feu » réalisé par Oliver Laxe et tourné en galicien glisse ainsi progressivement du répertoire intimiste vers celui de la tragédie à l’ancienne où l’intrus attise tous les ressentiments. Ce long métrage avec des acteurs non professionnels présenté à Cannes cette année dans la section un Certain regard a reçu le Prix du Jury.                                          Il était projeté en avant-première jeudi au Festival d’Espalion.

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