Légende du siècle

On ne compte plus les rues, places, écoles et autres bâtiments publics baptisés en son honneur. À Rodez même, une des avenues principales de la ville porte son nom… Il faut dire que dans l’inconscient collectif Victor Hugo est un nom qui claque, dont tout le monde a étudié des poèmes durant sa scolarité, lu des romans, vu du théâtre ou des adaptations de ses œuvres pour le cinéma ou la télévision. Un personnage immense connu aussi pour ses idées politiques et son engagement permanent du côté des plus humbles, ce qui plus d’une centaine d’années après sa mort, ne peut manquer d’être mis en parallèle avec notre époque. Devenu un républicain aussi acharné que convaincu, il ne cessera de défendre avec obstination des idées visionnaires voire utopiques pour son temps, telles la liberté de la presse corollaire de la démocratie, l’abolition de l’esclavage, de la peine de mort et même de la misère, les droits des peuples et des individus, soutenant sans relâche par ses articles dans son journal, ses lettres ou ses discours solennels à la tribune de l’Assemblée Nationale tous les combats du XIXéme siècle. Tout le pari de la Compagnie toulousaine « Ah! Le Destin » invitée dans le cadre du Festival Novado 5 ème édition à se produire dans les lycées de la ville avec son spectacle « V.H », était d’incarner un tel mythe tout en le dépoussiérant, d’en souligner l’actualité, sans en occulter les zones d’ombre comme sa position très colonialiste par rapport à l’Afrique par exemple. Donner de ses textes une version ludique et interactive, que l’on peut aussi bien déclamer, slamer, reprendre comme des slogans ou des refrains… sont autant de formes improbables et inventives que les deux comédiens Simon Le Floc’h et Eugénie Soulard transmettent avec justesse, talent et subtilité. C’est vif et pétillant, malicieux voire iconoclaste, d’une extrême rigueur historique teintée d’humour, fourmillant d’idées… en un mot une réussite absolue dans une mise en scène ingénieuse de Clémence Labatut avec pour accessoires juste quelques cartons et ballons de baudruches pour ne pas seulement ressusciter une icône de notre patrimoine mais surtout l’inscrire dans le présent. Faux hit-parade de figures intellectuelles européennes, chauffeur de salle censé motiver les députés, interview en face à face, et jusqu’aux obsèques qui deviennent tube repris en chœur par le public et propulsent Victor Hugo lui qui fut « banni, exilé, proscrit, censuré » au rang de superstar intemporelle!!! tout n’est qu’intelligence. De nombreux collégiens de l’Aveyron auront eux aussi le droit de partager ce même plaisir l’hiver prochain quand la troupe sera de retour pour une dizaine de représentations.                                                                                                  Une séance tous publics est aussi prévue à La Primaube à 17 heures 30 le dimanche 17 février. Une date à noter d’ores et déjà sur son agenda.

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Maudits patients

Le quotidien d’une salle d’attente d’un médecin de Montréal où se croisent les habituées venues faire renouveler leur traitement et les fraîchement débarquées pas encore averties des us et coutumes du lieu, de ses règles tacites ou plus explicites, des relations internes dans le groupe des plus anciennes et autres… C’est tous ces instantanés abondamment agrémentés d’une litanie de jurons, les « sacres » comme on dit en québécois, arrosés pur sirop d’érable « tabarnak » et autres « maudit niaiseux » par exemple qui font le miel de ce texte de Michel Tremblay. « C’t’a ton tour Laura Cadieux » est un one woman-show qui voit Cécile Magnet se démultiplier pour incarner tous ces personnages qui sont ici rassemblés, jouant de mimiques, de tics, de formules bien typées ou en modulant son phrasé. Entre surpoids mal vécu qu’on lui renvoie sans cesse au visage, déprime chronique et soucis avec son « p’tit gars » qui la fait tourner en bourrique, il y aurait de quoi se morfondre sauf à avoir comme elle un caractère bien trempé. Boudinée dans un tablier siglé siècle dernier imprimé bleu et blanc à donner des cauchemars, souliers rouges qui ont trop vécu, un gilet trop court à gros boutons qui ne fait que renforcer encore sa silhouette plus qu’enrobée, elle ne s’en laisse pas compter. D’expressions très imagées voire carrément hilarantes vues de chez nous, elle arrive à dépeindre avec force humour, autodérision et bons mots toute la galerie de ses compatriotes réunis autour d’elle… Truculente autant que surprenante, moqueuse mais bienveillante, on retiendra de ce solo entre fulgurances et éclats de voix, une atmosphère bien particulière où transparaissent à la fois la douleur d’une « grosse torche »…« grasse mais pas comme une éléphante » trop souvent rejetée mais aussi le formidable appétit de vivre qui l’anime. On sourit souvent, on rit de bon cœur, voire on s’esclaffe devant tant de franchise désarmante laquelle n’occulte cependant pas un malaise toujours sous-jacent.  Ce spectacle proposé hier soir à la Menuiserie était suivi d’un vin chaud à partager avec le public. À noter qu’un film canadien signé Denise Filiatraut portant ce même titre, adapté de ce texte a fait un triomphe dans son pays d’origine il y a 20 ans.

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Kobéissantes

Nous sommes à Kobé grande cité portuaire de l’archipel japonais. Quatre jeunes femmes dans leur trentaine finissante, pimpantes à souhait, flamboyantes, séduisantes, épanouies et solaires, amies très proches, sont devenues presque inséparables: pique-niques, sorties en tous genres, shopping, ateliers de bien-être et même week-end entre filles… des moments de plaisir tout d’intensité, de bienveillance et de complicité joyeuse où l’on se confie volontiers… Mais cette indéfectible amitié sert aussi d’exutoire sur les situations familiales ou sentimentales plus ou moins compliquées des unes et des autres. La plus battante, de prime abord un peu bohème, est engagée dans une douloureuse procédure de divorce avec son mari scientifique de renom, la seconde est une infirmière extrêmement consciencieuse, divorcée et sans illusion sur les hommes, une autre travaille dans le milieu de l’art, mari éditeur plutôt baba cool, la dernière est mère au foyer confinée aux tâches ménagères et délaissée par son mari qui ne vit que pour son travail… « Senses » de Ryusuke Hamaguchi film en trois parties pour un total d’un peu plus de cinq heures prend son temps pour sonder derrière ce qui semble banalités du quotidien, le détail qui nous immerge dans l’intimité de chacune… Sous des apparences d’extrême sérénité se jouent les rapports extrêmement codifiés de hiérarchie professionnelle, de relations sociales aussi ancestrales que rigides en particulier entre les deux sexes… Si en surface tout semble à jamais figé, en profondeur tout n’est que non-dits, sourde amertume ou blessures trop longtemps tues… Au-delà de la façade sociétale obséquieuse toute de politesse excessive, regrets éternels et courbettes respectueuses, se dévoilent peu à peu l’authenticité d’héroïnes vibrantes de vitalité, de désir et de sensualité… trop souvent ignorées, en mal d’amour mais en voie d’émancipation!!! Stupeur et tremblements… Images magnifiques, longs plans séquences, visages au teint de porcelaine plein écran, personnages comme en apesanteur, tout se conjugue pour faire de ce long métrage, une expérience de cinéma novatrice autant esthétique que passionnante pour brosser le portrait actuel du Japon, paradoxe de modernité et de traditions mêlées. Les quatre actrices sublimes de bout en bout ont été récompensées conjointement du Prix d’interprétation féminine au Festival de Locarno. Ce film fascinant projeté dans la cadre des cinquièmes rencontres Arts et Cinéma proposé par les amis du Musée Soulages avec dégustation de thé et sushis variés a attiré un nombre incroyable de spectateurs au point qu’il a fallu trouver en urgence une salle beaucoup plus grande qu’initialement prévue!!!       Arigatô gozaimasu.

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Augustin, Julien, Paul et les autres

Un moment absolument magnifique que le rendez-vous proposé hier en fin d’après-midi à l’auditorium du Conservatoire de musique de Rodez. Au programme « 1918, l’homme qui titubait dans la guerre » un oratorio d’Isabelle Aboulker, à l’origine une commande d’état pour la commémoration du 80ème anniversaire de l’armistice et remis à l’honneur cette année au point d’obtenir le label de la mission du Centenaire de la Première Guerre Mondiale. En fil rouge, le quotidien d’un soldat sur le front, les copains qui meurent ou sont défigurés, l’éloignement des siens… autant de blessures à vif, de souvenirs douloureux, de cicatrices indélébiles… ne jamais oublier l’horreur pour témoigner… « l’expérience d’un homme ordinaire au moment de sa mort » illustrée par des extraits particulièrement émouvants de textes et poèmes d’écrivains qui ont eux-mêmes participé à ces combats. Calligrammes de Guillaume Apollinaire, vieilles cartes postales, lettres des familles éclatées, appels à la mobilisation, articles de journaux de ces années-là entre censure nationaliste et propagande délirante… autant d’éléments projetés en fond d’écran pour envelopper d’une atmosphère fiévreuse mais aussi quasi-irréaliste et distanciée, ce concert où se croisent réflexions à haute voix d’un poilu désenchanté, voix féminines hantées par l’absence, ou chœur d’enfants, lequel en plusieurs langues chante les discours de tous horizons entendus à cette époque… improbables autant que décalés, mortifères comme crépusculaires… Les jeunes élèves des classes Voix en scène de Rodez et Séverac tous vêtus de noir et blanc très cinématographique, donnent à ce spectacle théâtralisé le supplément d’âme indispensable, entre légèreté, fraîcheur et insouciance pour transcender l’horreur omniprésente –« les tranchées font de nous des ouvriers de la mort » »– en notes d’espoir… Pour le final à l’appel des disparus, quand ils s’éparpillent un à un dans la salle, leur présence immobile toute de respect et dignité devient hommage ultime particulièrement touchant… Parmi ces millions de victimes, on se souviendra plus particulièrement d’Augustin Trébuchon, dernier soldat tué au combat et de ses camarades du 415ème régiment d’infanterie, morts pour rien lors de l’offensive de trop pour franchir la Meuse, le jour même de l’armistice, lesquels ne sont plus alors d’anonymes fantômes… « La paix: c’est l’action! » répète un des personnages… il n’y a pas de plus belle conclusion.                                                                                                                            Ce spectacle remarquable avec Sophie-Caroline Schatz à la direction musicale et David Ermoin au piano est à voir ou à revoir vendredi prochain 18 heures 30 à Millau en l’église du Sacré-Cœur. À ne manquer sous aucun prétexte.

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Armorique et périls

Si les différents rapports contradictoires et contestés quant au naufrage du Bugaled Breizh qui a coulé subitement en quelques secondes le 15 janvier 2004 provoquant la mort de son équipage de 5 personnes y sont bien évoqués, ce n’est pas le sujet majeur de la pièce « Breizh à marée basse » que d’en relever les différentes hypothèses. Il s’agit de se concentrer exclusivement sur le désarroi toujours présent, le traumatisme encore à vif ou les souvenirs douloureux qui hantent la population et les proches de ce petit port de Loctudy, de dépeindre par petits touches au travers des non-dits de certains, des secrets plus ou moins avouables des uns, des rancœurs des autres, une atmosphère tout sauf apaisée. La scène est divisée en deux : d’un côté l’intérieur d’une famille de pêcheurs, lui sur son bateau, elle à la vente sur le quai, et leur fille étudiante à Rennes pas trop stressée par ses études et qui se fait un peu d’argent comme serveuse voire davantage; de l’autre, ce bar où tout un chacun vient se confier, où tout se sait, indispensable lieu de vie du village, tenue par une patronne à la langue bien pendue… voilà pour les personnages principaux auxquels il faut ajouter un marin hirsute et perclus de tics, lequel s’efforce de ne pas retomber dans son addiction à l’alcool… et surtout la même commissaire parisienne de retour pour élucider une nouvelle disparition en mer, laquelle carbure dès le petit matin au whisky et sert autant de catalyseur que de repoussoir… Pas d’erreur possible on est bien au cœur de la Bretagne bretonnante -cirés, bottes, bonnets, pulls siglés Montebourg…- pour les locaux, en contraste avec le costume noir corbeau de l’inspectrice qui tient plus de Javert que de Miss Marple… À elle de dénouer les relations et autres ressentiments complexes ou ambigüs tissés dans ce microcosme… Pour sa première pièce qu’il a aussi mise en scène, Benoit Poylecot, lui-même du cru, ne manque pas d’ambitions, car il s’est saisi de cette tragédie que nul n’a oubliée pour en tirer une intrigue toute en creux où les légendes des raies mantas « chargées de l’âme des disparus » côtoient le mythe de l’Ankou, où les vivants doivent composer avec des morts encombrants « pour que l’eau salée n’ait jamais le goût des larmes »…  Les comédiens de la Compagnie Strip-Tease, tous au diapason, rendent palpables le trouble et le malaise diffus qui enveloppent cette histoire… Un rythme plus soutenu, surtout au début, et d’autres détails, comme la bande son envahissante du bruit des vagues ou carrément supprimer ce projecteur qui aveugle le public façon KGB, ne pourraient que la bonifier davantage.                                                                                                                                 Une nouvelle représentation est prévue ce soir dans le petit théâtre cosy du Chariot à 20 heures 30.

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À fond Lafore

Un moment suspendu, aussi aérien que lunaire, bonne bouille et sens de la répartie, tel est apparu David Lafore pour un concert acoustique d’une petite heure proposé à l’occasion de la sortie de son dernier album en date « Les cheveux » vendredi en fin d’après-midi à la médiathèque de Rodez, avant une soirée plus élaborée prévue au restaurant la Toile Cirée, laquelle devait être accompagnée d’une dégustation de vins nature du Roussillon!!! Le genre hurluberlu un peu déjanté qui ose tout comme par exemple attaquer son spectacle avec le titre « Je m’en vais » alors qu’il vient à peine de s’asseoir au pied de l’escalier qui mène au secteur image et son à l’étage, que passent et repassent devant lui des habitués du lieu, lesquels au mieux ne se soucient guère de lui… Très ingrat que de devoir alpaguer des lecteurs indifférents… mais il ne manque ni d’à- propos ni de présence, et cela ne le motive que davantage pour se lancer dans des chansons au ton joyeusement décalé par exemple « la petite culotte » ou « un baiser, une bombe » avec force mimiques et gestuelles de circonstances, pour parler de ces petits instants du quotidien, de tendresse bourrue, de jalousie refoulée, de tout et de rien mais avec malice, clins d’œil et gourmandise… Des élucubrations toujours plus improbables où le ton doux-amer se conjugue de nonchalance, des envolées « too much de lyrique variété italienne » -sic- entre larmes et dérision, de la guimauve version anglaise aussitôt traduite, ou des textes beaucoup plus subtils et nuancés où percent poésie et humour très second degré… c’est donc du genre atypique et inclassable. Accompagné de sa seule guitare, goguenard et pince-sans-rire, ses divagations maîtrisées comme ses coups d’éclat farfelus, ses variations vocales entrecoupées d’onomatopées aléatoires sont autant de surprises qui enrobent les paroles de ses chansons d’une atmosphère très particulière… un univers absurde, ironique, frappadingue et irrévérencieux assez proche de celui de Nicolas Jules… de quoi donner des boutons à certains comme pouvant susciter l’admiration d’autres qui se délectent de ce côté hors norme…                                                                              Déconcertant… dans tous les sens du terme.

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IrRAtionnel

Un pari audacieux que d’adapter un roman fortement autobiographique en une bande dessinée, ce que la préface de l’auteur originel Sorj Chalandon résume parfaitement… Traduire par un découpage incisif à la fois la tension fiévreuse inhérente à ce récit hors norme et néanmoins se l’approprier pour en faire autre chose de tout aussi poignant… Réussir une improbable alchimie pour évoquer « l’Irlande et sa terrible beauté » et un siècle de luttes, de passions et de douleurs… Rien ne manque: des pubs enfumés où la Guinness coule à flots, les ballades musicales toutes de mélancolie et de rêves, la nature magnifique, la chaleur de ses habitants… mais aussi les blessures toujours à vif de la partition du pays et la situation explosive qui en résulte jusqu’à aujourd’hui encore… pierre d’achoppement quant au futur Brexit… « Mon traître » nouveauté de la médiathèque de Rodez, c’est l’histoire d’une amitié qui se termine mal, très mal, entre un luthier parisien français fan inconditionnel de musique irlandaise qui, peu à peu, à Belfast découvre la réalité de la tension qui règne entre les différentes communautés avec l’omniprésence   de l’armée britannique, de ses blindés et de la guerre civile larvée qui multiplie les victimes. De la fin des années 70, quelques années après le drame du Bloody Sunday -hommage de U2 à réécouter de toute urgence- à nos jours,de la rencontre fortuite entre ce jeune violoniste idéaliste et un vieux militant de l’IRA, quasiment une légende, tant il fut de tous les combats… on suit en temps réel une amitié indéfectible et réciproque qui se nourrit au fil du temps et qui s’achèvera dans le doute, l’incompréhension, la confiance perdue, la solitude… une tragédie de l’intime en écho à celle d’une cause… Dans cette version graphique de Pierre Alary parue chez Rue de Sèvres, on revisite ainsi tout un pan de l’Histoire contemporaine de cette région meurtrie, en particulier la longue lutte des prisonniers de Long Kesh et leurs blanket protests puis dirty protests, les martyrs de Bobby Sands et de ses camarades à l’issue des longues grèves de la faim de 1981, – revoir à ce sujet « Hunger » le film de Steve Mc Queen-, autant d’événements inoubliables qui marqueront à jamais la mémoire du peuple irlandais… Sauf que 25 ans durant ce héros mythique agissait pour le compte des Anglais, trahissant ses parents, ses enfants, sa famille, ses amis, ses compagnons… En contrepoint de ce traumatisme insupportable, comme autant de coups de poignards insidieux supplémentaires, on découvre l’interrogatoire de l’IRA envers cet homme devenu un renégat méprisé de tous… Les personnages aux traits vifs et les dialogues a minima qui contrastent avec les planches aux couleurs adoucies donnent à cette BD une incroyable authenticité… l’ambiguïté, les failles, le ressentiment, toute la complexité de l’humanité…        Absolument remarquable.

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