L’avis d’Adèle

Peu de monde connaît encore Charles-Augustin Sainte-Beuve, et c’est dommage, car c’est probablement un des premiers à avoir fait de la critique littéraire une discipline à part entière, au même niveau que les œuvres des grands auteurs de son époque qu’il se plaisait à commenter, à disséquer ou à pourfendre… On ignore souvent aussi les rapports qu’il entretenait avec la famille Hugo: liens d’amitié très forts avec Victor mais aussi liaison amoureuse longtemps restée secrète avec son épouse Adèle… Quand vous aurez vu la pièce de Michel Lengliney « État critique » de tout cela et plus encore vous n’ignorerez plus rien… Ce texte est un modèle d’intelligence et d’érudition, entre références historiques, richesse du vocabulaire tout de sous-entendus et de malice, dialogues finement écrits, tout ce qui fait aimer le théâtre! La Clémentine Théâtre, troupe venue de l’Hérault en a proposé une version particulièrement délicieuse et magistrale de justesse dans une mise en scène de Jacques Barant, lequel tient aussi le rôle principal. Les comédiens tous à l’unisson rivalisent de maestria, de présence et de complicité pour transcender chaque instant de ce spectacle, chaque échange entre les protagonistes, en bonheur dont on se ne lasse jamais. Au-delà d’un texte brillantissime, de la lumière soignée aux costumes particulièrement réussis via le décor tout de sobriété pour figurer alternativement les intérieurs de chaque écrivain, tout concourt pour que la magie opère de bout en bout. Malheureux en amour, souffrant de son physique ingrat, incompris, étouffée par une mère envahissante ou désarçonnée par une soubrette qui ne devait lui servir que d’alibi, Sainte-Beuve, c’est un condensé entre fragilité vitale et confusion de sentiments qui se bousculent, où l’admiration des uns fait écho à l’indifférence des autres, pour in fine, dépeindre un personnage profondément humain. Les répliques de haut vol qui font la part belle à certains néologismes facétieux, la duplicité de langage, les lettres enflammées entre Victor Hugo et sa maîtresse au long cours Juliette Drouet, en opposition frontale avec les réponses glaciales d’Adèle –« Je préfère être trompée par un homme de génie que courtisée par un homme d’amertume »– sont autant de douleurs palpables pour un homme tout de fièvre et de passion. « Un ver de terre amoureux d’une étoile » aurait pu dire de lui Ruy Blas…                                                                                                                              Le meilleur spectacle, et de très loin de ce rendez-vous, récompensé du Prix du Jury amplement mérité. On a hâte de revoir cette compagnie talentueuse.

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De Rien et de TouT

Vous ne connaissez rien de « la physique quantique, de la Moldavie intérieure », en particulier, guère davantage concernant « Freud ou Simone de Beauvoir », hormis les lointains souvenirs qui vous restent du lycée, par contre vous lisez régulièrement les magazines féminins, ou peut-être simplement ceux abandonnés dans les salles d’attente des cabinets médicaux, friand que vous êtes de recettes miracles pour vous métamorphoser en reine de la séduction ou perdre du poids ( les vacances arrivent, il faut sortir le maillot de bain enfoui au fond du placard)… Vous ne jurez que régime minceur et Cosmopolitan vous tient lieu de livre de chevet, pas d’inquiétude, vous n’êtes pas seul/e… Vous ressemblez comme deux gouttes d’eau aux personnages de la pièce de Stéphane Titéca « Rtt » laquelle était présentée samedi en fin d’après-midi à La Baleine dans le cadre du Festival de Théâtre amateur d’Onet le Château… Pour un week-end prolongé, cinq « copines » de différentes générations se retrouvent sur la Cote d’Azur, ( la Bretagne ça le ferait pas), un temps pour et entre elles, du genre enterrement de vie de jeune fille d’avant les noces, en à peine moins trash pour papoter à satiété, hors cadre familial habituel des choses de leurs vies, petits secrets inavouables ou frustrations mal dissimulées etc… Bien évidemment, au centre de leurs discussions, pour ne pas dire sujet quasi exclusif, les hommes, et en particulier leurs maris, leurs amants d’un soir ou plus si affinités, le père de leurs enfants… sur lesquels elles sont intarissables… Un texte jamais avare de clichés puisque à l’échantillon de bimbo évaporée, dépressive boulimique, cougar déclinante, nunuche naïve et diane chasseresse font écho bellâtre bronzé, nabab parvenu, dragueur estampillé et autre stéréotype de sexe mâle en goguette… autant dire un répertoire non exhaustif mais si caricatural qu’il en devient involontairement comique… On cause cellulite et épilation, cosmétique et adultère, insatisfaction conjugale ou performance sexuelle… Quel dommage pour les cinq comédiennes de la Compagnie du Strapontin dans une mise en scène très alerte et dynamique de Séverine Campagna, elles qui rivalisent d’énergie, de gouaille et de malice sont desservies par ces dialogues trop souvent convenus, lesquels hésitent entre brèves de comptoirs et répliques dignes de l’almanach Vermot! De ces confidences intimes émergent heureusement, ici ou là, d’autres réflexions beaucoup mieux senties. Cette fantaisie revendiquée comme « branchouille » se voudrait témoin de l’air du temps, c’est au mieux un simple divertissement, une heure et demie volée à la grisaille ambiante…                                                                                                   Le prix du public attribué à ce spectacle n’en est que plus surprenant!

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Santé !…?

Pour la troisième journée, le Festival de Théâtre Amateur d’Onet le Château cru 2019 proposait « Du vin pour l’ours » mise en scène de Jacques Effel pour la Compagnie Le Fabuleux Midoc Pyrouillon, une adaptation revue et corrigée d’une farce en un acte publiée à la fin du XIXème siècle que l’on doit à Anton Tchekhov. Dans la pièce originelle, trois protagonistes sont sur scène, ici, ils sont quatre…. Intérieur bourgeois pour une jeune veuve encore éplorée serrée dans une élégante robe, laquelle a fait souhait de « ne jamais quitter le deuil » et garde précieusement à vue l’urne funéraire de son défunt mari, ce qui suscite quelques tirades hautes en couleurs, occasion de mémorables colères contre cet époux plus volage qu’insignifiant. Débarqueront ensuite un hobereau vociférant, misogyne invétéré bombant le torse, redingote et bottes de cuir, venu lui réclamer une ancienne dette, une soubrette toute de malice toujours à fureter et enfin un majordome en livrée version cosaque, chapka vissée sur la tête pour bien souligner la nationalité russe de l’auteur… Tout au long du spectacle, on trinque, on ne cesse de boire des verres, voire directement au goulot et le vin coule à flots, à croire que la troupe venue de l’Hérault serait sponsorisée par l’amicale des vignerons du Languedoc! Dans cette comédie plutôt gouleyante, on s’épanche et on s’étanche à chaque instant jusqu’à plus soif, ici ses états d’âme, là son gosier, et les acteurs à l’unisson rivalisent de complicité, débordant de plaisir contagieux et, au besoin, prenant à témoin les spectateurs pour défendre une intrigue bien mince au demeurant… Tant le happy end convenu est cousu de fil blanc. Heureusement, remis au goût du jour, le récit s’accélère grâce à des moments de musique live, rehaussés de mélodies farfelues ou de vers de mirliton ce qui donne à ce texte un surcroît de corps et d’épaisseur. On ressort de ce spectacle en susurrant ce qui pourrait être le slogan de la prochaine campagne de prévention du Ministère de la Santé: « Boire ou séduire, il faut choisir »…

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Big Mc

« L’empire de la perfection » est le titre du documentaire que projetait hier soir la médiathèque de Rodez dans la petite salle devant une maigre assistance. Ce film de Julien Farraut est sorti confidentiellement au cinéma l’année dernière, mais pas dans notre département, et c’était donc l’occasion de le voir dans de bonnes conditions, qui plus est, comme à chaque fois, toujours gratuitement. Ce film entièrement centré sur un héros unique, pratiquement présent dans tous les plans est consacré à John McEnroe himself alors au sommet de sa gloire en 1984. Cette année-là, il obtiendra le meilleur ratio 82 victoires pour 3 défaites sur une saison soit 96,47%, record qui, à ce jour, tient toujours. Ce long métrage suit au plus prés un personnage beaucoup plus complexe que la caricature trop longtemps colportée… Râleur certes, prompt à s’enflammer contre l’arbitrage, il n’ y avait pas alors les preuves irréfutables du hawk eye, mais aussi et surtout soucieux du geste juste, de la précision de son placement sur le court etc… in fine perfectionniste… Condensé d’images hétéroclites, (rappel des règles élémentaires de ce sport: niveau tennis pour les nuls, rushs d’images d’archives de télévision, et force schémas en tous genres pour décrypter sa gestuelle et toute la panoplie de ses coups), ce reportage version différée est aussi l’occasion de revoir certaines anciennes gloires comme Jimmy Connors et autres ou des images du gotha filmé avec complaisance dans les travées du stade. Un champion hors pair et inimitable, capable du meilleur comme du plus approximatif, tel nous apparaît-il, particulièrement représentatif d’une époque révolue avec raquettes à l’ancienne, bandeau-éponge autour de son front très tôt dégarni, chevelure encore bouclée etc… une époque où il n’était pas question seulement de puissance ou de services dévastateurs pour triompher sur les courts. Son style tout de fluidité et d’élégance, entre fantasque et imprévisible, ne lui ont hélas pas permis de gagner Roland- Garros, le French, un tournoi dont il parle toujours amertume et nostalgie. Ce sont d’ailleurs les images de sa finale perdue en 5 sets très disputés contre Ivan Lendl qui terminent ce documentaire. Un film d’actualité certes puisqu’à quelques jours seulement du rendez-vous annuel des Internationaux de France mais loin d’être convaincant, plus patchwork inachevé de fin d’études audio-visuelles qu’autre chose. Les meilleurs moments sont le témoignage de sa mère quant aux ambitions de son fils ou la citation de Jean-Luc Godard toute d’ironie qui s’inscrit dès les premiers instants: « le cinéma ment, pas le sport… »          À méditer.

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Au bout du conte

Qui ne connait « Pinocchio »? ou tout au moins l’adaptation toute de miel et de bons sentiments popularisée par Walt Disney, lequel décida en effet de gommer toutes les aspérités du personnage, en particulier son versant odieux, préférant donner à la marionnette un côté malicieux, innocent et policé pour la rendre plus acceptable aux yeux du grand public. Son film, un chef d’oeuvre, sorti en 1940 considéré comme un des meilleurs qu’il ait réalisé, connut un immense succès populaire, mais paradoxalement cela occulta grandement le texte original que l’on doit à l’italien Carlo Collodi… un personnage assez ambigu et surprenant si l’on se souvient qu’outre son travail de fonctionnaire affecté à la censure-sic-, il se révéla surtout comme écrivain et critique dramatique! La Compagnie Création Éphémère venue du sud du département proposait hier soir à La Baleine la version de Joël Pommerat dans une  mise en scène de Kevin Perez. Aucun décor, les acteurs tous vêtus de noir de pieds en cap, hormis la bonne fée drapée dans sa large capeline écarlate, pour incarner outre le pantin, le vieux Gepetto bien sûr, mais aussi les brigands qui abusent de sa naïveté pour le dépouiller, le vieil instituteur et les camarades de classe etc… En introduction, une conteuse, livre ouvert, pour affirmer haut et fort dans un conte qui fait la part belle à l’imposture et au mensonge que: « rien n’est plus important que la vérité », afin de bien souligner les enjeux qui sous-tendent la philosophie de ce récit… et quelques tirades tout à fait dans l’air du temps: manifeste d’écologie politique que n’aurait pas manqué de reprendre la jeune Greta Thunberg en ce nouveau jour de mobilisation pour la planète, voire même une réflexion sur la nécessité du travail ou pas… Sauf que tout fonctionne sur une succession de séquences très rapides, entrecoupées de noirs systématiques, un procédé très cinématographique, lequel s’avère ici plutôt contre productif, tant il casse le rythme de l’intrigue. C’est dommage, car cette absence de fluidité dans les transitions rend moins perceptible cette déclinaison originale, laquelle offre un éclairage différent sur cette histoire légendaire. L’implication et l’enthousiasme des comédiens n’en sont que plus méritoires. Ce deuxième spectacle de cette édition du Festival de théâtre amateur d’Onet jouée en milieu d’après-midi, un jour de semaine, n’a pas fait le plein…                                    L’occasion pour la très grande majorité des spectateurs d’un âge certain de se nourrir de nostalgie… d’autant plus qu’il y eut aussi en préambule une parodie en alexandrins toute de fantaisie  sur un air d’opérette surannée à souhait.

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Cellule familiale

Pour débuter sa nouvelle édition en date, le Festival de Théâtre Amateur d’Onet ouvrait sa deuxième décennie avec le texte exigeant d’un auteur contemporain, Éric Westphal, « Toi et les nuages » par la Compagnie Illusoire Jardin venue de l’Hérault. Une intrigue -dans tous les sens du terme- aussi déroutante que douloureuse- sur les rapports tout d’ambiguïté qu’entretiennent deux sœurs pratiquement coupées du monde extérieur, quasi recluses et vivant en autarcie relationnelle… Aucun décor, si ce n’est une balancelle, fauteuil bulle suspendu qui emprisonne et retient, y compris contre son gré, quiconque s’y réfugie ou s’y love en position fœtale le plus souvent… Une atmosphère résolument hors de l’espace et du temps, que renforcent encore les costumes passe-muraille de tous les personnages puisqu’ apparaissent aussi dans ce huis clos monacal, qui vire très vite malsain et mortifère, un zoologiste rescapé des camps, à jamais transfiguré par son destin, et un représentant de commerce en brosses -sic!- plutôt caricatural, hésitant entre baratineur de foire et dragueur en goguette… Lentement, par petites touches imperceptibles, la tension monte, et tout partira à vau l’eau, jusqu’au dénouement que l’on perçoit comme inévitablement dramatique. Cette pièce montée pour la première fois il y a presque 50 ans propose un diptyque tout en abîme: « la limite entre la folie des gens raisonnables et la sagesse des gens fous » au travers des portraits esquissées des deux héroïnes. Entre schizophrénie débordante, attitude psycho-rigide, acceptation impuissante ou incompréhension absolue, les divers protagonistes jouent d’une partition trouble aussi effrayante de non-dits que de fuite en-avant désespérée pour retarder la confrontation inévitable qui ne peut qu’être funeste… Séquestration qui ne dit pas son nom, amertume latente ou compassion étouffante entre « deux orphelines sans défense », ressentiment voilé, domination sadomasochiste induite, et dialogues lourds de sous-entendus, on navigue à chaque instant entre passion fusionnelle autant que dévastatrice, culpabilité dérisoire et blessures à vif… Tant la mise en scène volontairement austère de Philippe Reyné que le jeu homogène des quatre acteurs, lesquels incarnent ces rôles aussi lisses d’apparence que pervers in fine, participent à donner à ce premier rendez-vous à La Baleine une tonalité vénéneuse et crépusculaire dont on ressort déstabilisé tant la violence induite des rapports humains est omniprésente. Noirceur et solitude…

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Entre-soi

En clôture de la saison 2018/2019, la M.J.C.  de Rodez proposait un spectacle de danse « Let’s folk » par la chorégraphe Marion Muzac, déjà venue se produire dans cette même salle il y a quelques années. Une création pour tout dire aussi énigmatique pour certains qu’elle peut paraître envoûtante pour d’autres, avec musique live en direct pour accompagner quatre danseurs dont elle-même dans leurs évolutions. Deux musiciens, guitares acoustiques, rythme au tambour de temps à autre, susurrent de leurs voix feutrées des airs tout en douceur planante, version peace and love empreinte de nostalgie, où les mélodies évoquent autant les psalmodies incantatoires que les souvenirs d’une époque révolue où chacun y puise ce qu’il y cherche… Sur scène magnifiquement dessiné un décor à tendance psychédélique tout en arabesques de figures circulaires, où errent, hésitent, se croisent, se fuient,-c’est selon-, les quatre artistes, entre poses lascives, intermèdes joyeux ou éruptions en cascade de gestuelles répétitives souvent, quasi mécaniques proches du point de rupture, mouvements surprenants, et déambulations plus aléatoires… Après une ouverture que d’aucuns ne manqueront pas de qualifier de mystérieuse, de longues minutes entre percussions corporelles, variations sur le souffle plus ou moins étouffé, intensité vocale etc… peu à peu les intervenants entrent tout à tour en action sur un registre résolument moderne et inclassable entre cérémonial ascétique et transe en apesanteur, qui s’accélère crescendo… Suivra une deuxième partie avec intégration de sept spectateurs, de tous âges dont le directeur du théâtre lui-même, pour reprendre ces mêmes mouvements avec juste la petite touche qui décale et remet tout dans une autre perspective… Prolongement, détournement, renouvellement, dépassement personnel… comme autant de déclinaisons possibles d’une trame immuable…                  Certes loin d’être aussi convaincante que sa précédente création, cette performance chorégraphique d’une heure peut laisser songeur et dubitatif, elle a néanmoins le mérite de désacraliser cette discipline qu’est la danse, d’en dépoussiérer l’image et la représentation que l’on s’en fait.

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