Big Brother

Il est seul en avant-scène, prisonnier d’un espace restreint, assis, une arme à la main et nous prend à témoin…                                             Flash-back. Nous sommes à Londres en « 2043 » titre de cette pièce présentée mardi soir à la M.J.C. de Rodez et adaptée du roman « Blackout » de Sam Mills. Le terrorisme ambiant, les attentats toujours plus nombreux ont bouleversé l’équilibre démocratique, les lois d’exceptions sont devenues la règle, la censure systématique de la presse, de la littérature, de la musique, du cinéma sont le quotidien de la population. Un gouvernement autoritaire obsédé par l’ordre moral, politique ou comportemental semble durablement installé, et malheur à ceux qui tentent de s’y opposer. Les pendaisons en public sont monnaie courante, la dissidence la plus infime réduite au silence par la force, la fin justifie les moyens… une chape de plomb synonyme d’univers effrayant… Seuls quelques individus essaient timidement de s’organiser pour résister courageusement à cette atmosphère oppressante de peur, où le mensonge s’érige en vérité, où la terreur insidieuse s’installe chaque jour davantage, où la délation honteuse auprès de l’Institution devient loi fondamentale. Rien ni personne n’y échappe, les listes noires d’ouvrages à l’index ou expurgés sont choses banales, admises à défaut d’être acceptées. C’est dire si rien ne prédisposait ce jeune garçon, père libraire contraint en permanence d’adapter son stock de livres aux folies paranoïaques du pouvoir, à un jour dire non. La révolte devient la seule issue possible, nécessaire autant que vitale… Les références à « Fahrenheit 451 » adapté au cinéma par Truffaut dans les années 60 ou à « 1984 » le livre de George Orwell se révèlent comme autant d’évidences. Elles ne sont pas seulement symboliques de terrifiantes uchronies mais aussi renvoient aux dérives totalitaires qui ont marqué l’Histoire contemporaine. Le Collectif Mensuel, une troupe venue de Belgique, propose sous forme de théâtre concert, avec musique et bruitage live, d’ouvrir des réflexions en abîme sur le devenir possible de notre monde. La mise en scène épurée, la performance de l’acteur central qui porte l’essentiel de l’intrique, les ambiances lumineuses ou sonores qui enveloppent cette dramaturgie toujours tendue à l’extrême s’imposent comme autant de balises annonciatrices du  pire qui s’annonce…                                                                               À l’issue de la représentation revenait chez chacun en mémoire cette citation de Benjamin Franklin: « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Rien de tel pour alimenter la discussion animée qui suivait la représentation.

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Verbatim

Un texte foisonnant d’idées, bruissant de vie et porté par deux comédiens qui dépensent une énergie incroyable, investissant l’espace, interpellant les uns, apostrophant les autres, se démenant en tous sens, rebondissant de réparties fulgurantes en dialogues impromptus pour faire vivre une représentation sans aucun temps mort, en perpétuelle urgence… tel est ce texte de Jacques Allaire dont la genèse est la collecte de paroles de lycéens de la région. Des heures et des heures d’échanges informels sur le monde tel qu’il est ou devrait être, la société actuelle où l’on se doit de composer, plus ou moins à l’aise, l’éducation que l’on reçoit, la discrimination invisible, les inégalités criantes ou le racisme latent… c’est dire si on embrasse large et tous azimuts… On connaît la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille ou le Palais Idéal du Facteur Cheval… bienvenue à Callipolis (une utopie) un terme grec emprunté à Platon, la Cité Heureuse où tout est à inventer, le possible à portée de mains et l’extravagance contagieuse. Cette création qui puise autant dans la sociologie que dans le documentaire est une compilation non exhaustive de thèmes chers à la jeunesse actuelle, affranchie de la pression familiale ou sociale pour donner libre cours aux envolées les plus lyriques comme les plus folles, à l’imaginaire ou au pragmatique, où le meilleur côtoie l’improbable pour une société de demain respectueuse de tous et génératrice de bonheur à construire et à partager… Installés aux deux extrêmes de la salle de classe métamorphosée pour l’occasion en agora grouillante, c’est au milieu des élèves et/surtout avec eux que les deux interprètes Chloé Lavaud et Valentin Rolland dissertent, se confrontent ou dialoguent à partir de cette trame de réflexions collectives. Les déplacements incessants, les relances, les graffitis sur les murs, les tags au sol, tout devient prétexte pour enregistrer ce remue-méninges étonnamment inventif, pétri de générosité et d’altruisme, de fraternité bienveillante et de solidarité active… Mieux qu’un programme subtilement élaboré, une véritable révolution mentale pour repeindre le monde aux couleurs de l’espoir.                                                    Utopie aujourd’hui? réalité demain… On pense bien sûr aux assemblées générales du mouvement Nuit Debout, aux manifestations festives, à « l’imagination au pouvoir » slogan de Mai 68 etc… Ce spectacle présenté en séances scolaires dans le cadre de la 4ème édition de Novado, aussi novateur que formidablement abouti se transcende en parabole citoyenne vertigineuse résolument engagée.

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Pastis et jasmin

Le titre de cette B.D. « Les pieds noirs à la mer » reprend un slogan des dockers C.G.T. qui fleurissait alors sur les banderoles déployées pour accueillir les bateaux chargés de rapatriés, lesquels débarquaient en nombre en 1962 dans le port de Marseille. C’est là que début des années 80, déboule un jour sans crier gare un jeune adolescent, lequel vient de se fâcher avec son père pour cause d’échec au bac scientifique – il préfère largement le dessin aux études qu’on voudrait lui imposer. Ses grands-parents l’accueillent bien volontiers… Peu à peu des relations plus intimes vont se nouer entre eux, ce sera notamment pour lui l’occasion de les entendre raconter leur propre version de cette période historique douloureuse. « Il est raciste, il déteste les Arabes… Il aime pas les Noirs, les Juifs … Lui qui est marié à une Juive… Mais c’est quand même mon pépé. Je l’aime quand même. » Cette phrase reprise en quatrième de couverture résume très précisément le scénario de ce roman graphique: une histoire où s’imbriquent souvenirs encore à vifs, destins individuels et contexte géopolitique. Le héros jongle entre ses convictions personnelles beaucoup plus progressistes que celle de ses ancêtres et son attachement à ceux-ci, lesquels, plus de 20 ans après, restent encore profondément meurtris par cet épisode éminemment sensible. Il redécouvre aussi ses cousins, symboles d’une nouvelle génération qui essaie de vivre autrement, marquée par le chômage ou la débrouille mais qui veut résolument passer à autre chose. Se construire un futur sans renier le passé pour aller de l’avant… En parallèle à cette chronique familiale embuée de soupçons de nostalgie située dans une ville aussi pagnolesque que grouillante et cosmopolite, l’auteur Fred Neidhardt se propose de nous plonger au sein d’une communauté où l’incompréhension le dispute encore au mal être, la rancœur au traumatisme. Contradictions et paradoxes de déracinés à la mentalité très ambiguë, oubliés de l’Histoire officielle et sur lesquels plane une certaine Nostalgérie… Les personnages tous au faciès d’animaux, un choix délibéré autant pour mettre de la distance que pour refléter les ambivalences de chacun, évoluent dans un univers doux amer jamais manichéen mais toujours plus grinçant.                                                                                                  Ce livre paru chez Marabulles est superbement préfacé par Joaan Sfar.

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Deux temps, deux mouvements

Un programme modifié au dernier moment composé de deux prestations très distinctes de danse contemporaine, mais qui toutes deux relèvent le même défi: un seul performeur, une prestation très physique pour se jouer des codes et s’exprimer avec le seul langage du corps… une certaine philosophie.                                                                                Tout d’abord « 40 000 cm2 » l’exacte superficie de l’espace très réduit sur lequel va évoluer pendant une vingtaine de minutes Claudia Catarzi, jeune ballerine toute en apesanteur et en volupté, laquelle multiplie grand écart, déplacements chaloupés, sautillés acrobatiques et autres soubresauts ou glissades, voire même esquisse des claquettes sur le plancher sonore. Dans un justaucorps à damiers rouges, gris et noirs qui lorgne vers Arlequin, elle s’approprie méthodiquement cette minuscule surface extrêmement bordée laquelle lui impose de nombreuses contraintes supplémentaires d’où surgissent des figures les plus improbables…                                            Puis place à « Réversible », un autre solo réalisé par Bouziane Bouteldja, torse nu et tout en muscles, mais cette fois sur un large tapis à effets miroir pour jouer de ces illusions d’optique, lesquelles amplifient, détournent ou recentrent le regard du spectateur. Chaque geste, chaque attitude, chaque mimique ainsi redoublés acquièrent une autre dimension à la fois plus personnelle, car très égocentrée, mais aussi volontairement ambiguë et un peu mystérieuse car ouvrant de vertigineuses perspectives sur la dualité et la complexité intrinsèques de chacun… Cette chorégraphie  hybride qui emprunte aussi bien au hip-hop qu’au répertoire moderne devient un dialogue fugace mais exigeant que l’artiste résume ainsi: « Ce spectacle parle des tabous, des religions, des interdits, de cette oppression, de ces vieilles traditions qui créent un environnement propice aux frustrations, aux violences morales physiques ou sexuelles et aux dérives extrêmes ». Un pari osé pour se dépasser et repousser les limites… autre caractéristique commune à ces deux créations.                                                                                Un double plateau proposé dans le cadre de la quatrième édition de Novado prolongé chaque fois par des échanges avec le public.

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Promis… Jurés

Ils et elles sont neuf, neuf citoyens tirés au sort sur liste électorale devenus jurés de cour d’assises dans leur département. Nous sommes au tribunal de Foix dans l’Ariège, la caméra pénètre précautionneusement dans le prétoire. N’ayant été récusés ni par le parquet ni par la défense, ces neuf personnes vont devoir siéger non stop pendant trois semaines pour juger plusieurs affaires sordides: crimes, viols et autres assassinats, des infractions passibles d’une peine de réclusion de 10 ans minimum et jusqu’à perpétuité… Pour son film présenté hier en fin d’après midi à la médiathèque de Rodez, dans le cadre de Novembre Mois du documentaire, Alwa Deluze a obtenu une autorisation tout à fait exceptionnelle du Président de la Cour: celle de pouvoir suivre en intégralité la session sous réserve de mêler les différentes affaires et de modifier les noms des accusés afin de préserver le secret des délibérations. Plusieurs centaines d’heures de rushs en totale immersion devenues in fine ce moyen métrage « Intime conviction » qui plonge le spectateur au cœur du fonctionnement d’une institution encore très mal connue de la plupart d’entre nous. Or chacun de nous demain est susceptible, pour un an, de se trouver dans la même situation, sans vraiment de repères ou de compétences juridiques particulières mais confrontés brutalement à des situations aussi douloureuses que complexes. Réquisitions, plaidoiries, effets de manche y compris, témoignages, interruptions de séance, présentation des pièces à conviction… le décorum immuable est en place mais ce n’est pas cela le sujet… Ce qui intéresse la réalisatrice c’est l’humain. C’est pourquoi elle s’attache patiemment, au plus près, à ces jurés devenus juges occasionnels, leurs cheminements individuels et/ou collectifs, les problèmes de conscience éventuels, les doutes, les interrogations… tout ce qui est le quotidien de ces moments un peu hors du temps qu’ils vivent, coupés du monde… presque reclus… Les portes qui s’ouvrent et se ferment pour accéder à la salle d’audience font écho aux fenêtres de leur huis clos, qui, seules, leur permettent de garder un lien avec l’extérieur qui leur est familier, ce monde bien à eux dont ils sont momentanément en marge… exclus… Présente exceptionnellement dans la salle, la réalisatrice échangeait à l’issue de la projection avec le public visiblement très attentif. Un film aux vertus pédagogiques indéniables.                Prochain rendez-vous de ce cycle consacré à la justice jeudi prochain toujours à 18 heures même salle avec « Au tribunal de l’enfance » pour suivre deux juges des enfants.

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Mécanique infernale

Un vocabulaire délibérément aride, desséché et sans échappatoire, une logique implacable, bruitages lugubres ou musique glaçante, et une fin que l’on entrevoit d’emblée tragique… Ni issue, ni excuse, le froid dans le dos qui vous saisit et ne vous lâche pas pendant toute la durée de la représentation… « Pour rire pour passer le temps » un texte de Sylvain Levey comme son nom ne l’indique pas est un drame à combustion lente, une asphyxie inexorable, la proie une fois saisie étouffe, expire et meurt… Les bourreaux ont réussi leur oeuvre diabolique, pire ils ont impliqué dans leur sinistre besogne d’autres personnes à leur corps défendant, des observateurs silencieux devenus complices bon gré mal gré. Une spirale de la terreur effrayante d’efficacité dont nul ne peut plus s’extraire, insidieuse autant que perverse, une mécanique savamment huilée qui s’impose comme de plus en plus irrésistible. Tout le pari du metteur en scène et de la Compagnie « Ecrire un mouvement » est de rendre palpable cette violence naissante ou exacerbée de façon quasi invisible et donc in fine d’autant plus angoissante…                  Quatre personnages volontairement anonymes, non-identifiables, de simples numéros que l’on devine très vite interchangeables, de la manipulation sourde à tout va… dans un décor minimaliste avec un seul comédien sur scène qui se démultiplie, se contorsionnant, changeant de ton ou de voix au gré des uns ou des autres, victime, otage, tortionnaire ou témoin, tous se dissimilent: qui derrière l’ordre, l’autorité, qui derrière la soumission plus ou moins implicite, qui se voile la face ou détourne le regard, qui dévoré de culpabilité?Jusqu’où, jusqu’à quand, pourquoi et/ou comment réagir, résister, fuir ou affronter le danger qui menace, qui croire? Autant d’interrogations sur des valeurs fondamentales, universelles dont nul ne peut faire l’économie… Chaque spectateur est d’autant plus interpellé que ce spectacle se déroule sous casque individuel, ce qui signifie que son attention est maximale car chaque bruit, chaque son, chaque mot prend une dimension supplémentaire… Le public est emprisonné, piégé, fait comme un rat… Et lorsqu’à la toute fin, de dos,  l’acteur gesticule tel un pantin devenu incontrôlable, mouvements saccadés et  manches retroussées sur bras tendu façon défilé nazi, mots dérisoires à peine marmonnés de manière lancinante, c’est juste le summum de la déshumanisation et de l’effroi… Le fantôme de Malcolm McDowell dans « Orange mécanique » le film culte de Stanley Kubrick plane dans la salle…                                                                                                                   On peut revoir cette pièce présentée l’après-midi pour les scolaires dans le cadre de Novado ce soir encore à la M.J.C. de Rodez .

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Ça nous gène?

Un décor simple et astucieux, mais plein de surprises, pour une conférence tout ce qui semble des plus classiques, sous l’égide d’un très officiel organisme ministériel au nom volontairement pompeux, pour « repenser nos modèles économiques et sociaux » -sic- avec bien sûr à la clé une réflexion forcément de haute volée pour améliorer l’existant… Des paroles prononcées avec le ton de circonstances par un duo mixte, très B.C.B.G, style DRH plus vraie que nature et chargé de mission imbu de sa personne… Elle, tailleur strict et lunettes raccord, lui costume aussi sobre qu’impersonnel, tous deux de noirs vêtus, à mi-chemin entre mondanités et pompes funèbres, lesquels s’accordent pour débiter sur un ton badin force statistiques et autres chiffres pour vanter un nouvel ordre à construire où hommes et femmes s’épanouiraient dans le meilleur des mondes… Pour le côté interactif, plus in vivo, on demande au public de lister -en même temps, c’est de saison, par questionnaire inversé, les qualités et/ou défauts de chaque sexe idéal…. Que l’on s’empresse aussitôt de remettre en perspectives avec un sondage Facebook, c’est dire si c’est vertueux, lequel bien évidemment parvient peu ou prou aux mêmes conclusions… Banal et rassurant? Pas sûr du tout car c’est alors que tout s’emballe… Arguments triturés en tous sens, mauvaise foi évidente, provocation bon teint et digressions farfelues, les deux comédiens dézinguent à tout va les idées reçues, se jouent de formules creuses et autres justifications pseudo-scientifiques des plus saugrenues, voire même de références à la Grèce antique ou à Madame de Pompadour au besoin, pour ergoter avec un air aussi sérieux que pédant sur la place respective des hommes et des femmes… Du rose ou du bleu passés au vitriol, des stéréotypes normés atomisés en vol et autres lieux communs incrustés de longue date dans l’inconscient… C’est une explosion de folie douce et de malice gourmande pour se moquer avec jubilation de tant de clichés… On exulte et on se régale, on pouffe et on se délecte de ce feu d’artifices tous azimuts, iconoclaste à souhait … « X, Y et moi ? » par la Compagnie toulousaine l’An 01, clin d’œil à la B.D. culte de Gébé, est un modèle d’intelligence pour interpeller le spectateur et in fine le titiller astucieusement. Ce spectacle pétri d’humour d’une heure environ proposé notamment sur le temps scolaire dans le cadre de Novado se prolonge d’une durée égale d’échanges impromptus autant que jouissifs avec le public.                                                         En tournée jusqu’à la fin du mois un peu partout dans le département, il ne faut s’en priver sous aucun prétexte.

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