Chili incarné

C’est un roman graphique épais de plus de 250 pages. « Là où se termine la terre » publié chez Steinkis, c’est l’histoire du Chili de 1948 jusqu’au coup d’état de Pinochet en 1973 au travers d’un récit intime, celui de Pedro Atias Munoz, un intellectuel qui devra fuir en exil pour se réfugier en France. Un quart de siècle d’histoire contemporaine non seulement de ce pays mais qui fait aussi écho aux grands événements mondiaux, au prisme de ses souvenirs, depuis son enfance jusqu’à son arrestation au petit matin en octobre 1973. De son enfance, il évoque d’abord son grand-père très pauvre, issu d’une famille chrétienne du Liban qui s’embarquera au début du siècle dernier avec la volonté de découvrir « l’Amrik » pour ce long périple en bateau, mais finira par hasard son périple à Valparaiso, son père écrivain célèbre qui succédera à Pablo Neruda à la tête de l’Association ad hoc, proche du Companero Presidente Salvador Allende candidat de l’Unité Populaire, dont il écrira pour partie le discours le soir de la victoire électorale du 4 septembre 1970, mais aussi sa grande sœur Antonia dont il est très proche… Ensuite ce sera l’adolescence et l’éveil à la conscience politique, rythmée par son admiration sans faille pour l’expérience cubaine et le Che en particulier, la guerre froide, la coupe du monde de football organisée dans son pays en 1962, le Mouvement des Droits Civiques aux États-Unis, l’effervescence mondiale de 1968 avec en point d’orgue les Jeux Olympiques de Mexico, poing ganté de noir mais aussi quelques jours avant le massacre de centaines d’étudiants contestataires sur la Place des Trois Cultures etc… Puis place à sa vie de militant du MIR Movimiento de Izquierda Revolucionaria, son engagement auprès des paysans sans terre, la troupe de théâtre qu’il anime, et enfin les espoirs immense suscités par la victoire d’Allende… Chronologique, à l’écoute des bouleversements géopolitiques de l’époque, on est captivé par la sérénité de la narration autant que par sa lucidité… Les années ont passé mais la mémoire reste intacte, incandescente, les enthousiasmes intacts, semblables à ceux de sa jeunesse, un personnage toujours d’une incroyable vitalité… la force tranquille de ceux qui sont portés par un idéal de justice et de solidarité. Le travail du duo Désirée et Alain Frappier, elle au scénario très épuré, lui pour les dessins noir et blanc en parfaite adéquation, subliment ce magnifique « portrait d’un héros fragile et de sa terre du bout du monde ». En épilogue, la présence de nombre de ses camarades mais aussi l’album de photos de famille… Une bande dessinée disponible à la médiathèque de Rodez à lire absolument. Tragique et bouleversante!

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Famille, je vous aime

Une pièce entre tragédie de l’intime, pudeur des sentiments et relations intra-familiales bouleversées, voila comment on pourrait qualifier « Trois petites sœurs », un texte de Suzanne Lebeau, laquelle avait la veille participé à plusieurs échanges avec ses lecteurs à la médiathèque de notre ville. Cette création incarnée par la compagnie Le Carrousel venue du Québec, prend à bras le corps un sujet particulièrement douloureux : à savoir la mort d’une jeune enfant, deuxième d’une fratrie. Alice atteinte d’un cancer irréversible n’aura ainsi jamais ou plutôt que très rarement la possibilité d’aller à l’école avec sa sœur aînée alors qu’elle s’en réjouissait par avance depuis si longtemps. Cette nouvelle aussi soudaine qu’inattendue va percuter avec une violence insoupçonnée tant les parents que les enfants au point de chambouler du tout au tout les relations de chacun à l’intérieur du microcosme que celles avec le monde extérieur. Plus rien ne sera comme c’était préalablement à cette terrible nouvelle. « Il y aura un avant et un après », le temps se structure différemment, la place de chacun dans ce cercle réduit évolue, entre hauts et bas:« la maison était un bateau à la dérive », et jusqu’au vocabulaire avec ses tabous: des mots que l’on ne prononce pas ou que l’on occulte, « protocole au lieu de traitement »… « rémission et récidive »« tumeur ou biopsie »… Et si tous, plus ou moins, font face, aucun ne s’y habitue, il faut toujours savoir trouver les mots justes, les silences aussi…. C’est pour Alice, grâce ou autour d’elle, que gravitent toute la parentèle. Le père, la mère, la grande et la petite sœur sont ainsi volontairement nommés tout au long de la pièce pour bien souligner qui en est l’héroïne… bien malgré elle. Il faut collectivement se battre, affronter l’inéluctable et faire preuve de sérénité pour passer outre cette épreuve qui marque chacun des personnages et les contraint à se projeter dans le futur… Le cercle se réduit autant qu’il se recompose simultanément, les souvenirs des moments de joie vécus ensemble aident à avancer, et, in fine, la vie s’affirme encore plus forte! D’une thématique qui pourrait très vite vite se noyer dans le mélo, ou l’insignifiant, les cinq comédiens s’en emparent avec une telle force mais aussi une telle pudeur et la mise en scène de Gervais Gaudreault à la fois toute en vertiges et suspensions donnent à cette oeuvre remarquable d’intensité un souffle incroyable. Et la corde à sauter omniprésente pendant tout le spectacle devient ce fil rouge tissant entre eux espoir partagé et confiance mutuelle.      Magnifique!

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Lire et délires

Il y a « Les trois mousquetaires », « Les quatre filles du Docteur March », « Le club des cinq » et nombre d’autres titres semblables dans la littérature… Sandrine, Marie, Maryline, Amandine, Jacqueline et Arlène sont six, comme les faces d’un dé. Et de la même façon aléatoire, on ne sait jamais laquelle va surgir de derrière le rideau, pour s’installer au pupitre, puis, chacune à son tour, immerger le public suspendu à leurs lèvres, dans les délices de lectures très diverses mais toutes relatives à l’Égypte ancienne. Nous sommes samedi soir, la petite salle de la médiathèque de Rodez archi-comble est plongée dans le noir avec juste quelques bougies dans le fond qui éclairent à peine des images de sarcophages traditionnels riches d’enluminures. Pour cette 4ème édition de la Nuit de la Lecture impulsée par le Ministère de la Culture, associations de lecteurs, bibliothécaires, libraires de la ville et même le musée Fenaille se sont associés pour l’occasion pour célébrer l’événement tout au long du week-end. Au programme pour cette nocturne intitulée, clin d’œil oblige, « Toutânkhontant » une quinzaine de textes, essentiellement des contes et légendes pour ne plus rien ignorer des us et coutumes de l’époque, pouvoir nommer, et reconnaître aussi bien sûr, la multitude de divinités qui régissent le monde des morts et des vivants, des momies ou des pyramides, des scribes et des papyrus, les affres des enfers comme l’immensité de la voûte céleste, in fine revisiter toute la mythologie de ce pays… Non exhaustif mais éclectique, de quoi laisser son imagination vagabonder des rives du Nil aux mystères de cette civilisation antique. Et côté mise en scène rien n’a été négligé… Toutes sont enveloppées dans des caftans imprimés de hiéroglyphes, les yeux cernés de noirs, et leurs voix se mêlent alternativement, avec entre chaque extrait, quelques phrases prononcées en arabe, autant mélopées incantatoires qu’initiatiques.                                                                                                                                      La soirée se termina de façon très conviviale autour de gâteaux de semoule et d’un verre de karkadé bien chaud, histoire de rester dans l’ambiance et de prolonger le voyage.

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Ainsi fut fée

 

Oyez! Oyez! braves gens! Il était une fois…

Il y a très longtemps, une reine et son roi,

Childéric est son nom, sa Dame Cunégonde,

C’est un fieffé fripon, et elle est fort Féeconde

 

Ni règles, ni contraintes, juste un peu de retard,

De très brèves étreintes, c’est le fruit du hasard,

Un petit prince naîtra, voilà, en plein été,

Un intrus, un extra, qu’il va falloir Féeter!

 

Foin de rires ni de danses…  pour ce royal bébé!

Au diable l’extravagance, tous semblent hébétés!

Personne à son chevet… Qu’il est moche! Qu’il est laid!

Il semble inachevé et même un peu Féelé! 

 

Ni allure ni grâce, c’est juste un foutriquet,

Son corps, une carapace, son nom sera Riquet!

Sur son front une houppe, son côté choupinet.

Quelle dégaine! Quelle coupe! Le genre efFéé-minet!!!

 

Dans un autre palais est née une princesse,

Des formes, du sex-appeal, mais n’en est pas moins rosse,

Côté face, côté pile, c’est une vraie déesse!

Si tous sont à ses pieds, elle reste bien Féeroce! 

 

Ô mon dieu qu’elle est belle, mais quelle tête de linotte!

Pour sûr Satan l’habite, elle n’est point chochotte,

Elle aime la bagatelle!!! Sans esprit, elle décline,

Qu’elle change au plus vite! se révèle Féeline!  

 

Libérée! délivrée! Elle deviendra Garance:

Son chevalier servant en tombera en transes,

Deviendra son amant, vraiment très altruiste,

Et pour tout dire vrai, du genre Feétichiste!

 

Ce conte de Perrault, vous l’avez reconnu,

Au prisme du Chariot, devient folle fantaisie,

Comédie musicale, histoire hachée menue,

Pantomime amicale et riche Féerie!  

 

La troupe est homogène, pétille de mille feux,

Et quelle mise en scène, toute en fluidité!

De l’humour, de l’esprit, cernant bien les enjeux,

C’est Nadège Ruby qu’il faut Féeliciter! 

 

Cette histoire mythique et à plusieurs niveaux

N’en est que plus magique et plus grands ses héros,

C’est à voir à Bourran, pour sa pérennité,

Il faut être gourmand, c’est la Féeminité! 

 

On en oublie Disney, son aspect désuet,

Ses dessins animés appartiennent au passé!

Les acteurs truculents, en verve phénoménale,

Fourmillent de talents, c’est un vrai Féestival!

 

On peut les applaudir, plusieurs fois ce printemps,

Ils vont vous esbaudir. Trop tard pour  Féevrier,  

Mais il reste des places, en mars ou en avril,

Pas de panique, de grâce, ne soyez pas Féebrile!

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Grand format

Une troupe inventive d’une vingtaine de membres, joyeusement délirante et prête à toutes les audaces, voilà comment on pourrait qualifier le collectif PDF présent depuis quelques années déjà à Toulouse. « Portés de femmes » spectacle proposé hier soir par la M.J.C de Rodez mais décentralisé pour l’occasion à la Baleine déborde d’originalité, de créativité et d’enthousiasme communicatif, un show exclusivement féminin où plus que les numéros plus enlevés les uns que les autres, c’est de complicité énergisante, de volonté collective à toute épreuve et d’intelligence partagée dont il est question. Du cirque, certes au sens où les voltiges des unes font écho aux équilibres spectaculaires des autres, l’intrépidité se nourrit de grâce et de sensualité, les variations acrobatiques envahissent l’espace bien sûr, mais surtout une façon nouvelle de s’approprier la scène et au-delà même, en s’immergeant par instants parmi le public, pour proposer d’autres perspectives: un autre regard, la féminité revendiquée non pas comme une finalité exclusive, mais au contraire comme une composante intrinsèquement fondamentale. De la technicité pure et codifiée, on glisse imperceptiblement vers un maelström de folie douce contagieuse porteuse de valeurs éthiques, donc in fine éminemment politiques. Et il n’y a pas lieu de s’étonner alors que tout cela soit prétexte à faire entendre de nombreuses problématiques très diverses: la grossesse et le plaisir charnel, en parallèle de paroles recueillies auprès de prostituées, la fragilité défiée et la sublimation des corps, l’affirmation de soi et la confiance en autrui. Musiques envoûtantes et lumières soignées sont au diapason des divers tableaux, où la dextérité des unes n’a d’égale que la maîtrise des autres. Isolée ou en groupe, simultanément ou successivement, chaque figure, chaque composition, chaque chorégraphie s’inscrit dans ce capharnaüm frappadingue à haute intelligence ajoutée. Naïades en bonnets à paillettes version Esther Williams revue et corrigée façon parodie du « Grand bain », mêlées explosives pour s’arracher un insaisissable bouquet de fleurs… aucun temps mort pour ce spectacle pétillant autant que déjanté, jouissif autant que novateur… la quintessence du femina sapiens brillamment mise en scène par Virgine Baes… qui plus est en présence d’une représentante du Ministère de la Culture! On peut voir ou revoir ce spectacle demain à Millau à la Maison du Peuple à 2o heures 30.                                                                              Rien de tel pour démarrer en fanfare l’année nouvelle…

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Tout doit disparaître

Pour célébrer le nouvel an chinois le 25 janvier prochain qui ouvrira l’Année du Rat, la médiathèque de Rodez a programmé ce mois-ci deux films sur ce vaste pays. Le premier intitulé « Derniers jours à Shibati » qui date de 2017 était projeté hier comme d’habitude en fin d’après-midi dans la petite salle. Hendrick Dusollier auteur de ce moyen métrage a suivi sur plusieurs mois quelques habitants emblématiques de ce quartier historique de la ville tentaculaire de Chongqing, une cité de plus de 34 millions de personnes dans la province du Sichuan au centre du pays. Le contraste est frappant entre la partie moderne de la mégalopole hérissée de buildings plus hauts les uns que les autres, rebaptisée pompeusement la « Cité de la lumière de la Lune », et les habitations anciennes laissées à l’abandon, lesquelles s’apparentent davantage à des bidonvilles. « Par décision suprême du parti » tout le quartier de Shibati cerné de gratte-ciels doit être rasé, pression immobilière oblige, et ses occupants transférés ailleurs, pour beaucoup à l’insu de leur plein gré. Parmi la population qui vit là, le réalisateur a fait la connaissance et s’est pris de sympathie bienveillante envers un petit gamin de 7/8 ans et sa famille, un coiffeur vintage et une grand-mère âgée qui fait dans la récupération de tout et de rien pour essayer de survivre… Vieilles bicoques qui ont traversé des décennies et dédales de ruelles encombrées de détritus d’une part, de l’autre flambant neufs mais sans âme des immeubles tous identiques qui s’étendent jusqu’à la zone industrielle, desservis par un métro dernier cri… Petits boulots, débrouille et attachement aux traditions d’un côté, rationalité bien comprise et uniformisation de l’autre, le combat est inégal et l’issue ne laisse aucun doute… Si ce documentaire se révèle très attachant c’est parce qu’il donne la parole à ces exclus et ces laissés pour compte, bien loin de la vitrine officielle que ce pays veut donner au monde. Démolition forcée ou passe-droits en tous genres, place aux pelles mécaniques qui s’imposent jusqu’au plan final: un lent travelling aérien qui montre qu’il ne reste plus plus rien de ce lieu jadis si vivant… comme ce fut le cas pour les Jeux Olympiques d’été 2008 à Pékin, question de standing international.

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Tank il y aura des hommes

Jonas Fink est une série de bandes dessinées que l’on doit à Vittorio Gardino dont le premier tome publié il y a prés de 25 ans lui avait valu alors l’Alph Art du meilleur album étranger au Festival d’Angoulême. « Le 9 novembre 1989 quand je vis les images de Berlin , je restai sans voix: le dur, l’impénétrable « Mur » s’effritait sous mes yeux, et avec lui un monde qui se croyait immuable s’écroulait… » Ainsi débute en prologue ce dernier volume « Jonas Fink, le libraire de Prague » paru chez Casterman lequel permet à l’auteur d’expliquer « ses souvenirs de frontières », combien de fois il avait franchi le rideau de fer, les gens qu’il avait connus lors de ses multiples voyages, et, in fine, pourquoi via son jeune héros, il avait chroniqué avec passion la vie en Tchécoslovaquie depuis la fin de la seconde guerre mondiale sous le joug communiste… Ce troisième et dernier tome paru en 2018 est donc la conclusion tant attendue des aventures de ce personnage emblématique, lequel vit au plus près avec tous ses copains l’espérance du Printemps de Prague jusqu’à cette nuit fatidique du 21 août 1969 lorsque sa ville est brutalement envahie par les blindés du Pacte de Varsovie… Au rêve de liberté et de démocratie succède la répression impitoyable menée par la police politique contre tous ceux qui voulaient construire « un socialisme à visage humain »  Personne n’est épargnée, avec premiers visés les étudiants et les intellectuels. Sa librairie est aussitôt étroitement surveillée, son entourage suspecté, certains de ses amis assassinés… Il devra fuir son pays dans lequel il ne reviendra que 20 ans plus tard… Ce récit à la première personne se métamorphose alors en leçon d’histoire contemporaine, une magistrale plongée dans un passé récent pour éclairer et mieux comprendre la géopolitique européenne actuelle… ses défis comme ses enjeux. Les fantômes de Vàclav Havel ou de Jan Palach évoqués à la fin du livre donnent à celui-ci un supplément de réalisme et d’authenticité. Qualité du scénario, graphisme maîtrisé, découpage précis, fiction et réalité astucieusement mêlées, font de cet album une réussite incontestable.                                                                  Disponible à la médiathèque de Rodez il faut le lire absolument.

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