Whodunit

Plus classique… impossible, le genre d’enquête mystérieuse dont on se délecte lorsque l’on est friand de ces histoires aussi inspirées que délicieusement improbables, signées des grands noms du roman policier, celles dont tout un chacun a lu plusieurs exemplaires voire s’est confortablement glissé au fond de son fauteuil pour en déguster une adaptation au cinéma ou à la télévision… Il faut bien reconnaître que c’est tellement agréable de s’abandonner et de se laisser porter dans ces récits dont on sait que, d’une part, c’est toujours le personnage le plus inattendu qui se révélera le coupable, et que d’autre part, c’est tellement bien embrouillé qu’il n’y a quasi aucune probabilité de le découvrir soi-même… Et quoi de mieux pour illustrer -dans tous les sens du terme- cet axiome que d’imaginer une bande dessinée dont les héros ne sont rien moins que quelques-uns des plus célèbres auteurs du genre… « Le Détection club » paru chez Dargaud l’an dernier et signé Jean Harambat pour le scénario et les dessins, et Jean-Jacques Rouger pour les couleurs, se propose donc de mettre en situation « des ténors du roman à énigme« , lesquels ont réellement appartenu de leur vivant à cette association ultra-sélect créée en 1930, et toujours existante..! De grands auteurs incontournables tels Agatha Christie qui en fut la présidente durant 20 ans, mais aussi G. K. Chesterton, Dorothy L. Sayers ou le Père Ronald Knox à qui on doit le fameux décalogue, bible du genre c’est le cas de le dire, qui fixa « les dix règles d’or du roman policier », lesquelles sont présentées in extenso au début du livre… Soit donc perdue au milieu de l’océan, une île en Cornouailles, et la seule villa immense complètement isolée du lieu, habitée par un milliardaire excentrique, lequel a invité cet aréopage hors norme à découvrir un robot incroyable auquel il suffit de donner les circonstances précises d’un crime pour qu’il en déduise aussitôt l’auteur (sic)… Et en prime du personnel de maison aussi inquiétant que bizarre… Tous les ingrédients de ce pudding de choix sont ainsi en place… Scepticismes des uns, moqueries des autres, surprises et coups d’éclats, le lecteur se régale de cette galerie de portraits vénéneux autant que décalés et de ces dialogues infusés longuement dans l’humour so british. Les coups de griffe distribués ici et là, en toute confraternité bien évidemment, rajoutent un supplément de charme à ce récit bien construit et tiennent le lecteur en haleine… jusqu’au dénouement imprévisible comme il se doit. Une réussite en accès libre sur le site Portail Canal BD gratuitement pendant toute la période de confinement via internet, une excellente initiative!

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Ailleurs…

C’est une artiste aussi méconnue que torturée, indéfinissable, habitée, toujours dans l’entre-deux, diagnostiquée délirante, régulièrement internée en hôpital psychiatrique « icône du surréalisme restée dans l’ombre de l’histoire », quelqu’un dont il est difficile d’appréhender la trajectoire de vie… ce à quoi Céline Wagner s’essaie dans une bande dessinée « La trahison du réel, sous-titre Unica Zürn, portrait d’une schizophrène » parue l’année dernière dans la collection Hors champ aux éditions La Boite à Bulles. Toute l’histoire se concentre sur l’année 1957 alors que cette jeune femme âgée alors de 42 ans souffre de sa première crise de cette maladie qui la rongera et la détruira chaque jour davantage… pour se terminer tragiquement par son suicide 13 ans plus tard. Un album complexe tant il transpire à la fois du mal-être de l’héroïne principale que des difficultés de son entourage à la fois extrêmement prévenant avec elle mais totalement désemparé par une personnalité trop insaisissable… seulement par bribes ou par instants. Que ce soit son compagnon le plasticien allemand Hans Bellmer qu’elle appelle l’H.B.-Homme Blanc-, ou son ami écrivain et peintre, Henri Michaux H.M. baptisé le Grand Hypnotiseur, tous deux feront leur possible et bien plus encore pour l’aider dans son quotidien. De son travail si intimement lié à sa vie traversée de malheurs et de tragédies, il reste ses livres dont l’Homme Jasmin, ses dessins automatiques, ses eaux fortes et ses poèmes anagrammes. dont certains sont exposés au Musée d’art et d’histoire de l’Hôpital Sainte-Anne à Paris où elle fit de nombreux séjours. Ce roman graphique très inhabituel questionne si l’on en croit la définition de son autrice « le rapport à la peinture dans le récit, l’immatérialité de l’expérience dans le vécu », c’est dire qu’il est à la fois plus qu’un hommage poignant au cœur de la folie et de la création, c’est un objet transitionnel toujours à mi-chemin pour essayer de cerner l’indicible entre imaginaire et réalité… Que l’on y trouve évoquées les figures d’Antonin Arnaud ou du Docteur Gaston Ferdière, lui qui soigna l’un et fut ami avec l’autre, ne doit rien au hasard! Ce livre ne laissera personne indifférent tant il s’aventure hors des sentiers battus… Riche autant que déroutant.

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Sables émouvants

Le destin d’une aventurière incroyable, laquelle mourra prématurément à l’âge de 27 ans, victime d’une crue aussi improbable que soudaine dans un oasis du désert algérien le 21 octobre 1904, telle est la bande dessinée « Isabelle Eberhardt, la vagabonde des sables » signée Virginie Greiner pour le scénario, dessin d’Annabel et couleurs de Filippo Rizzu. Un livre publié chez Glénat dans la collection Explora, une série d’une dizaine d’ouvrages dont les héros sont tous d’incroyables personnages: grands voyageurs, explorateurs intrépides, et autres scientifiques passionnés, des hommes et femmes d’exception dont les découvertes ou théories ont révolutionné notre vision du monde. Parfait exemple avec cette jeune fille d’origine russe et élevée en Suisse, très tôt subjuguée par le monde arabe, grande érudite de l’islam, fascinée par le soufisme, la première européenne « khouan » (initiée) et polyglotte confirmée qui rédigera plus de 2000 feuillets en dix ans sur sa vie au plus près des populations du Maghreb dans laquelle elle s’immergea des années durant. Ces témoignages manuscrits recueillis par le général Lyautey « une des figures marquantes du panthéon colonial français » dont elle fit la connaissance en 1903 et qui se lièrent d’amitié réciproque, le militaire subjugué par celle dont il admirait autant le non-conformiste que la justesse d’analyse, et elle séduite par les méthodes beaucoup plus diplomates du gouverneur pour respecter l’équilibre entre occidentaux et populations indigènes quant à la gestion du pays, « permettent aujourd’hui encore de mieux comprendre cette région du monde ». Cet album est beaucoup plus qu’une biographie richement illustrée, c’est d’abord le portrait tout en finesse d’une femme redécouverte dans les années 70 lors des mouvements féministes tant sa vie était aux antipodes de son époque. Une femme qui n’hésita pas se déguiser volontairement en homme pour s’affranchir de toute limite et « se fondre dans le peuple, là où est la vie » pour en décrire, étudier et surtout comprendre les mœurs. Une BD magnifique tant dans le fond que dans la forme et qui plus est accompagnée d’un dossier très documenté que l’on doit à Christian Clot de la Société des explorateurs français pour remettre en perspective cette grande dame au destin trop court mais aussi le contexte dans lequel elle vécut, sa famille et tous ceux qui ont contribué à donner un sens à sa vie.

 

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Dixit

Un spectacle insolite entre philosophie existentielle et réflexions très pertinentes sur la place des croyances dans l’histoire de l’humanité, qu’elles soient religieuses ou prosaïques, jugements à l’emporte pièce ou valeurs personnelles… autant dire une problématique qui balaye large puisqu’on passera en moins de deux heures du Big Bang à nos jours. Figures universelles comme le Christ, poème épique moyenâgeux autour du héros Roland, personnage beaucoup plus controversé comme Charles Manson et la famille, sans oublier la conquête spatiale ou Jack Ma, cet homme d’affaires chinois qui a fait fortune avec sa plateforme de ventes en lignes Alibaba… Presque un inventaire à la Prévert si tout ne relevait de la même logique à savoir essayer de définir ou d’appréhender pour quelles raisons, avouables ou non, l’être humain a eu besoin, au fil de l’histoire, pour se construire de force mythes face auxquels, par nécessité ou par défaut, il a fallu à un moment donné se positionner… en y adhérant, en s’y opposant ou en proposant une alternative… « La fabrique des idoles » présenté hier soir à la MJC de Rodez débute par un prologue face au public sous forme de questionnaire farfelu, puis les trois acteurs de la Compagnie MégaSuperThéatre vont tout au long de la représentation proposer plusieurs pistes, que l’on est libre de suivre ou pas, pour essayer de confronter le public à la question fondamentale: croire ou pas… si oui qui? pourquoi? comment? etc… C’est dire si le sujet est éminemment complexe et qu’il fallait oser pour en faire le thème unique de cette création… mais décliné dans différents registres. D’où un mélange des genres à la fois dans l’expression artistique qui va du happening au répertoire plus conventionnel, où la narration se nourrit de questionnements autant que de fantaisie, le tout au goût du jour avec l’omniprésence des médias,- chambre d’échos ou vecteur démesuré de ces interrogations?- que dans le texte bien structuré et parfaitement documenté de Théodore Olivier… Un discours qui ne peut qu’interpeller: où l’évocation de ces situations permet à l’intrigue de rebondir sans cesse, la narration chronologique évoquant ainsi autant le cheminement des idées et des mentalités des différentes époques qu’elle ne témoigne de son évolution, un récit ponctué d’humour ici où là par quelques répliques décalées ou une immense reproduction d’un tableau de Nicolas Poussin par exemple…                                                                                                                                                Un spectacle ambitieux et très prometteur porté par un trio d’acteurs qui ne se ménage pas.

 

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D’art d’art

C’est avec une fantaisie de Jean-Michel Ribes »Mammouth art » que s’achevait dimanche en fin d’après-midi la 14ème édition du Festival ThéàtraVallon, une comédie pince sans rire toute d’humour décalé voire bien noir et de folie douce. La mise en scène de Tahar Guemghar pour la compagnie Les Simonins venue du Lot voisin est délicieuse de malice et d’inventivité et servie par des acteurs qui s’en donnent à cœur joie pour dynamiter le discours ambiant sur la culture en général et l’art en particulier. Métaphores bien senties, bons mots et autres réflexions à double sens, tout le monde en prend pour son grade tout spécialement « les professionnels de la profession » comme dirait Jean-Luc Godard. Répliques péremptoires de critiques hors sol, mines désabusées des uns ou déconcertées des autres, regards tout de scepticisme ou dubitatifs devant des performances artistiques qui n’ont de performances que le nom, hilarante séquence sur l’auteur incompris qui trucide joyeusement sa mère devant les télé-objectifs de plus en plus surdimensionnés des médias qui ne veulent rien rater!!! Les déambulations des visiteurs de ce musée imaginaire sont réjouissantes à souhait, tous plus imbus de leur personne, ironiques ou accablés devant ces tableaux que l’on ne voit jamais… On rit, on s’esclaffe tant les répliques font mouche, et dans lesquelles chacun s’empressera de reconnaître son voisin plutôt que lui même… « Le syndrome de la beauté… l’allégorie du mammouth… les fenêtres sur le monde… le miroir de l’âme… les merdes devenues chefs d’oeuvre » et autres aphorismes déclamés tête haute sont autant de moments qui distillent plaisir partagé et euphorie contagieuse. Voir ces férues de gymnastique aiguiser leur forme physique dans les longs couloirs, ou le défilé de collégiennes en jupettes écossaises écouter sans mot dire mais n’en pensant pas moins, leur prof en pleine crise de délires version Dali sont parmi les scénettes plus frappadingues. Idem pour les questions métaphysiques de gardiennes en apesanteur, Munch ou Rodin brillamment campés ou in vivo la réalisation d’une pieta en extase enveloppée de ses draps blancs…  Quant à la conclusion martelée et scandée comme un leitmotiv : « l’art est un scandale et le musée se glisse dans ça » voilà qui ne manquera pas d’interpeller tout un chacun… vaste programme et mise en  abîmes. Une réussite indéniable!

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Ainsi fut fée

Déjà publié le 20 janvier 2020 mais pièce revue à ThéâtraVallon 2020

Oyez! Oyez! braves gens! Il était une fois…

Il y a très longtemps, une reine et son roi,

Childéric est son nom, sa Dame Cunégonde,

C’est un fieffé fripon, et elle est fort Féeconde

 

Ni règles, ni contraintes, juste un peu de retard,

De très brèves étreintes, c’est le fruit du hasard,

Un petit prince naîtra, voilà, en plein été,

Un intrus, un extra, qu’il va falloir Féeter!

 

Foin de rires ni de danses…  pour ce royal bébé!

Au diable l’extravagance, tous semblent hébétés!

Personne à son chevet… Qu’il est moche! Qu’il est laid!

Il semble inachevé et même un peu Féelé! 

 

Ni allure ni grâce, c’est juste un foutriquet,

Son corps, une carapace, son nom sera Riquet!

Sur son front une houppe, son côté choupinet.

Quelle dégaine! Quelle coupe! Le genre efFéé-minet!!!

 

Dans un autre palais est née une princesse,

Des formes, du sex-appeal, mais n’en est pas moins rosse,

Côté face, côté pile, c’est une vraie déesse!

Si tous sont à ses pieds, elle reste bien Féeroce! 

 

Ô mon dieu qu’elle est belle, mais quelle tête de linotte!

Pour sûr Satan l’habite, elle n’est point chochotte,

Elle aime la bagatelle!!! Sans esprit, elle décline,

Qu’elle change au plus vite! se révèle Féeline!  

 

Libérée! délivrée! Elle deviendra Garance:

Son chevalier servant en tombera en transes,

Deviendra son amant, vraiment très altruiste,

Et pour tout dire vrai, du genre Feétichiste!

 

Ce conte de Perrault, vous l’avez reconnu,

Au prisme du Chariot, devient folle fantaisie,

Comédie musicale, histoire hachée menue,

Pantomime amicale et riche Féerie!  

 

La troupe est homogène, pétille de mille feux,

Et quelle mise en scène, toute en fluidité!

De l’humour, de l’esprit, cernant bien les enjeux,

C’est Nadège Ruby qu’il faut Féeliciter! 

 

Cette histoire mythique et à plusieurs niveaux

N’en est que plus magique et plus grands ses héros,

C’est à voir à Bourran, pour sa pérennité,

Il faut être gourmand, c’est la Féeminité! 

 

On en oublie Disney, son aspect désuet,

Ses dessins animés appartiennent au passé!

Les acteurs truculents, en verve phénoménale,

Fourmillent de talents, c’est un vrai Féestival!

 

Ce texte anti-déprime, enlevé, élégant,

Jouissif, bien écrit par Thomas Chevalot,

C’est une thérapie, une aubaine, un cadeau,

Meilleur qu’une aspirine ou qu’un efFéeralgan!  

 

On peut les applaudir, mais faudra patienter,

Ils vont vous esbaudir! Trop tard pour Féevrier,  

Mais il reste des places, en mars ou en avril,

Pas de panique, de grâce, ne soyez pas Féebrile!

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Injustes noces

Il faut de la confiance en soi et l’intrépidité de la jeunesse pour qui rien n’est impossible, pour choisir de jouer du Molière en costumes d’époque bien sûr, et qui plus est, une de ses comédies loin d’être la plus connue. Résumer « Le mariage forcé » est assez simple. Un barbon d’âge certain, se décide soudainement, sur ses vieux jours, à épouser une jeunette à la plastique avantageuse. Pas vraiment certain de son choix, et pour cause -on le comprendra plus tard-, il sollicite l’avis de ses proches, voire aussi de quelques-uns de ces maîtres à penser plus pédants et stupides les uns que les autres… que l’auteur aimait tant à brocarder régulièrement dans ses pièces de théâtre. Sentencieux à souhait, prétentieux et dégoulinants de suffisance, ils lui disent avec force arguties filandreuses et dans un galimatias incompréhensible, tout et son contraire, au point de mettre à mal ses certitudes. Un duo de bohémiennes qui se pique de lui conter bonne aventure, mais fait plus sûrement ses poches, n’est pas en reste non plus… ce qui rend notre héros plus hésitant et perplexe que jamais!!! Quand fortuitement, il apprendra que celle qu’il convoite est surtout attirée par ses biens et sa fortune, qu’elle s’en vante auprès de son amant et se montre déterminée à devenir au plus tôt riche héritière et veuve joyeuse, celui-ci souhaite rompre au plus vite… Que nenni! Renier sa promesse lui sera impossible, pour cause de combat à l’épée décisif, et il se verra contraint d’aller au bout de ce projet! Le piège se referme sur le malheureux qui n’en peut mais…. Les jeunes comédiens de la troupe Art Rires & Co venue de Cahors relèvent haut la main ce défi improbable tant ils rivalisent d’enthousiasme débordant, d’énergie contagieuse et de dynamisme à revendre. Cette intrigue toute de brocards et justaucorps au vocabulaire délicieusement daté, ils s’en emparent pour la métamorphoser en réflexions aussi actuelles que pertinentes sur le couple, la place des femmes, les relations incestueuses entre pouvoir et argent, classe sociale et domination, une vision modernisée que n’aurait pas reniée Adèle Haënel! Parmi les meilleures séquences : le duel qui devient corrida ou le menuet du désespoir. La mise en scène de Caroline Sylvestre donne le tempo de ce spectacle enlevé et pétillant. Un excellent moment pour lancer au mieux la troisième journée de ThéàtraVallon 14ème édition.

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