Mémoires d’outre-tombes

Bien que morts et enterrés depuis longtemps déjà, ils ne manquent ni de vitalité ni d’énergie, les trépassés qui hantent le cimetière imaginaire de Patrick Kerman, eux qui sont les personnages de sa pièce « La mastication des morts ». Les Simonins, une troupe lotoise, en livraient dans le cadre du Festival d’Onet  une nouvelle version intitulée « Secrets de famille » , nouvelle adaptation  donc puisque, c’est en moins de cinq ans, la troisième fois que cette pièce est présentée sur Rodez.                                                            Pour l’occasion, le décor est d’une pureté virginale aveuglante, de grands linceuls blancs recouvrent ce qui se révélera plus tard table et chaises pour un banquet où chacun est invité à trinquer à ses propres funérailles, mais surtout à se laisser aller à vagabonder dans les méandres de sa mémoire. Et les morts ne tarissent pas de ragots, de potins, de persiflages et autres sarcasmes sur tous et sur chacun. Les voir ainsi se délecter des travers des uns ou des autres en étalant au grand jour les vices, les turpides ou les non-dits est avant tout un impitoyable jeu de massacre pétri d’humour noir où chacun en prend pour son grade. Et quand ils se lâchent, on ne les arrête plus. Reviennent ainsi en surface rancœurs et jalousies, incestes ou viols, coucheries mesquines ou crimes de guerre, et de tous ces traumatismes des cœurs et des âmes, les cinq comédiens excellents et homogènes nous en servent un condensé destructeur  pour faire exploser en plein vol toutes  les convenances d’épitaphes consensuelles à l’hypocrisie mielleuse. C’est réjouissant au possible et détonnant à souhait. De cette galerie de portraits croqués au vitriol émergent ainsi la figure de l’idiot du village, de l’appelé suicidaire de retour d’Algérie, de la lesbienne militante qui réclame l’extinction des bigotes, du SDF anonyme victime de l’hiver 54 ou de l’orphelin qui porte la poisse … Le « crématisme radical comme alternative aux inhumations rurales », voilà une métaphore osée à mourir de rire…                                       La mise en (s)céne de Roland Blas  est toute d’intelligence et de force, les arrêts figés sur images, les fondus au noir, les ralentis, les monologues rageurs, les pas de valse au son d’un accordéon mélancolique, tout concourt à faire de ce spectacle réjouissant une autopsie au scalpel d’un petit village, où chacun est tour à tour espion, délateur ou victime de rumeurs.                                                                                                                                          Les défunts prisonniers de leurs cadres retrouvent leur place à la fin, dans la quiétude trompeuse de cimetières angoissants,  mais quel plaisir d’avoir été convié à ce banquet crépusculaire et funeste  arrosé d’un arsenic millésimé.

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Tenir le cap

Le pari était ambitieux, dérouler le fil de la vie humaine, depuis un accouchement fantasmé jusqu’à la mort de l’être aimé dont on doit faire douloureusement et progressivement le deuil, et, disons le tout de suite, il n’est qu’en partie réussi.                        C’est un spectacle inégal qui ne demande qu’à se bonifier  car autant  la première partie se traine autant la seconde moitié a du peps et du tonus, un peu comme si le fait de jouer devant une salle des fêtes d’Onet comble en cette deuxième soirée du Festival Premier Acte, avait mis trop de stress et qu’il avait fallu du temps pour entrer dans le vif du sujet. Le visuel très soigné et les histoires sans paroles sont bien rythmées, en revanche les   moments “plus  théâtre”   souffrent de textes approximatifs qui font un peu trop brèves de comptoir au rabais, des tranches de vie qui  doiventêtre peaufinées …                                      « Le fil de soi(e) » que la troupe des Cap-Nanas revendique comme une « comédie humaine collective » est une série de sketchs à géométrie variable, mimes, mini comédie, parodies, chansons détournées, dialogues ou monologues entre loufoquerie et philosophie existentielle…, tout ce qui permet à six comédiens amateurs, cinq femmes et un seul homme, de montrer de la générosité, de l’envie et du cœur, pour partager en somme quelques instants de plaisir. En ce sens , l’enthousiasme et le délire de cette troupe passe bien, grâce en particulier au choix judicieux des musiques et autres tubes décalés, pour ne pas dire ringards, qui ponctuent ces tableaux . Certains sont particulièrement bien croqués, que ce soit la frénésie de consommation et son bémol bienvenu écolo durable en contrepoint, la révolte ou les premiers émois des ados, le troisième âge en révolte contre les soins dentaires ou optiques hors de prix, et même quelques conversations très private joke locales sur « le noir qui soulage », jusqu’à un haka hilarant en pied de nez à la mort… et le tout dans une débauche de costumes dans tous les styles. On attend la prochaine création.

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Touches de fantaisie

Plus le beau temps s’installe à Rodez,  plus la salle de la Chapelle Royale sonne hélas un peu trop creux, à croire qu’il est urgent que cette saison par trop chaotique s’achève.  Pour cette dernière Heure Musicale de l’année, c’était pianos à volonté, avec un programme très éclectique puisque il y avait aussi bien la volupté soyeuse d’un concerto de Mozart, une pièce puissante et plus âpre, toute  en ruptures de ton de Béla Bartók, voire même une création originale avec percussions tonitruantes, de celles que n’auraient probablement pas désavouées les étudiants du Québéc dans leurs manifestations quotidiennes nocturnes contre une loi liberticide qu’on veut leur imposer, mais aussi des extraits réjouissants de West Side Story de Leonard Bernstein.  Et là, c’est aussitôt retour vers le futur avec dans les yeux des images éternelles, de Nathalie Wood frémissante à George Chakiris tout en charme ravageur, ou les affrontements légendaires des Sharks et des Jets … du grand art. Et pour finir ce concert on eut droit à une  excentricité théâtralisée des plus sympathiques, avec une œuvre  à huit mains où chaque pianiste rivalise de rouerie et de malice avec et sans instrument. Qui, abandonnant subrepticement quelques instants le clavier pour déployer son journal, qui, se refaisant un léger maquillage, qui, jouant aux cartes ou papotant, et même l’un d’eux, nœud papillon et lunettes noires, se délectant d’un verre de rouge, du meilleur cru probablement… déguster un canon, en solo, immergé dans  un quatuor frappadingue, voilà un  summum de folie douce assumée qui fait plaisir à voir. Le public enthousiaste en redemandait et les quatre interprètes déchainés, sans attendre, remettaient le couvert pour le plus grand plaisir de tous.                                                                                                                                                         Le fameux dicton revu et corrigé: chi va piano, va sano et va lontano …

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L’Afrique enchantée

Sûr que Soro Solo et Vladimir Cagnolari eussent été aux anges, eux que l’on retrouve avec plaisir chaque dimanche après-midi sur les ondes de France Inter, ils n’auraient surement pas voulu manquer ce rendez-vous ni bouder leur plaisir . Idem pour Marguerite Abouet et son compère Clément Oubrerie, leur héroïne de bande dessinée, Aya de Yopougon, n’aurait pas été dépaysée, car c’était vraiment une immersion dans l’intimité de   l’Afrique en général et de la Côte d’Ivoire en particulier, que toute l’équipe de Justin Soglo avait organisée ce week-end à Olemps.   Exposition de photos, stands regorgeant de boubous colorés, ateliers de tresses ou initiation à l’awalé, animations en tous genres et plaisirs gastronomiques aussi, le cœur de ce continent battait fort  pour diffuser  sa culture et son âme, ce mélange d’atmosphère chaleureuse et de convivialité bonhomme était là, enveloppant chacun d’images hétérogènes, d’odeurs  capiteuses et de sensations et à réinventer…                                                                                                                                           En soirée, place au spectacle avec tout d’abord un duo Fatou–Kara qui propose toute la panoplie des instruments traditionnels, kora, balafon, djembés et autres percussions, des chansons  en français ou en bambara pour dénoncer par exemple l’excision, ce crime trop souvent ignoré dont sont victimes trop de femmes dans tant de pays … Puis ce fut  le ballet Amounia, un ensemble  ivoirien entièrement masculin, composé de cinq musiciens plus démoniaques les uns que les autres et trois danseurs, tout en torses luisants et  muscles saillants à faire pâlir Rambo lui-même, lesquels multipliaient les prouesses athlétiques dans des chorégraphies toutes d’audace et de puissance. Quelques masques façon magie noire ou des  pagnes de paille comme une petite touche de rite vaudou, comme un surcroît supplémentaires d’épices pour des danses toujours plus fougueuses et endiablées. De déhanchements improbables en  passements de jambes irréels, de frénésie rythmique en exaltation passionnée, c’était un vent de folie qui gagnait tous les spectateurs, lesquels en voulaient toujours davantage  pour des cascades d’applaudissements mérités.                                                                                                                                                Une soirée particulièrement réussie et à renouveler très vite.

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Briser la glace

Le dernier film de Jacques Audiard  «  De rouille et d’os »  vient d’être présenté à Cannes, le premier de la sélection française. C’est une rencontre très improbable entre un marginal complétement paumé, ex boxeur baraqué, qui débarque en stop flanqué de son fils sur la Côte d’Azur, là où habite sa sœur qu’il n’a pas vue depuis des années et chez qui il prend ses aises. Insouciant au possible, alors qu’elle se démène comme caissière dans un grand magasin où elle récupère les produits tout juste périmés, histoire de mieux remplir le frigo. Irresponsable complet le gars, il trouvera enfin un petit boulot de videur dans une boite et c’est là, qu’un soir, sa route croisera celle d’une jeune femme qui gagne sa vie en dressant les orques dans le parc de Marineland. Ils sympathisent. Quelque temps plus tard, il la retrouvera, sauf qu’à la suite d’un terrible accident, elle a perdu ses jambes. La vie, il la croque à pleines dents, le physique conquérant, il se bagarre ou fornique de la même manière, détaché et  sans affect. Il lui redonnera gout à la vie et au plaisir sexuel, elle lui mettra un peu les idées en place… Un mélo dans toute sa grandeur, y compris avec une réelle dimension sociale, les salariés des grandes surfaces s’apercevant qu’ils sont espionnés par un type louche, lequel organise aussi des combats clandestins où la violence des uns n’a d’égale que la cupidité des autres…Des bras et des poings qui virevoltent, elle qui l’accompagne, clouée sur son fauteuil, plus tard avec des prothèses… et si on ajoute qu’au final, il se cassera les mains en brisant la glace épaisse d’un lac gelé – fluidité liquide pour elle, le même élément solidifié pour lui- , c’est dire si on charge la symbolique…                                                                                                                                        L’amour au-delà des apparences, le regard qui change sur le handicap, et des acteurs parfaits de retenue et de pudeur, Marion Cotillard en tête, il n’en reste pas moins que l’on peut très bien rester sur sa réserve et ne pas adhérer totalement à ce film au style volontairement conceptuel et froid

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C’est beau un musée, la nuit

C’était donc la 8ème édition de la nuit européenne des musées samedi dernier, et, pour l’occasion, à Rodez, tant Denys Puech que Fenaille avaient déployé des trésors d’imagination pour donner un sérieux coup de balai à l’image trop souvent vieillotte et poussiéreuse que l’on se fait de ces lieux. Entrée gratuite d’une part et animations du meilleur goût au programme pour séduire toujours plus.                                                           Fenaille avait surtout misé sur la musique dans la cour de l’Hôtel de Jouery avec un programme très éclectique qui allait depuis un  groupe local Firedog Empire tout récent lauréat des Agglozicks jusqu’à The Missing Season. Ce duo breton vient de sortir son troisième album « The last summer » à la pochette soignée, genre road movie vintage et propose une musique soignée et douce aux accents soyeux, de la pop harmonieuse, ouatée et pure, avec juste les voix de Nicolas et Marin qu’accompagnent a minima guitares folk ou banjo pour donner à tous des saveurs d’ailleurs. Ces chansons acoustiques donnent envie de rêver et de s’abandonner, un set de près d’une heure qui enchantait le public nombreux massé un peu partout  y compris dans les étages. Ballades élégantes, sonorités chaleureuses, entre   ambiances demi teintes ou clair-obscur de sentiments, cette musique se déguste en grandes lampées apaisantes où la poussière du bush australien fait écho aux embruns maritimes, la magie de Brocéliande à  la tradition des cow-boys de l’ouest américain… A découvrir.                                                                                                               Denys Puech, lui, avait parié sur la danse, version résolument contemporaine revisitée par Richard Nadal, lequel pour l’occasion proposait un ballet avec le quatuor Cordissime pour cinq danseuses sur la partition teintée de tragique et de mélancolie de Schubert «  La jeune fille et la mort ».  Cinq vestales donc,  mais une seule robe, comme une immense toile de parachute à partager, une camisole encombrante d’où chacune essaie tour à tour de s’évader mais pour aussitôt, devant l’impossibilité et l’échec, revenir au sein du groupe pour s’y fondre…Quand la danse, essence de liberté absolue, est là paradoxalement synonyme de contrainte,  des prisonnières d’une toile d’araignée surdimensionnée, d’où, de gestes saccadés en transe collective, le salut ne peut venir que de la fuite, laquelle implique pour réussir d’être coordonnée, et donc pour tout dire, volonté partagée… Et pour que la fête soit complète , il y eut aussi en guise d’intermèdes quelques figures de chorégraphie dirigées dans la bonne humeur par Nadal lui-même, pour le public, lequel, loups sur le visage, bal masqué oblige   , était ensuite invité à reproduire quelques pas…                                                                                                                                                   Deux moments parmi d’autres qui changent l’image des musées.

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C’est ma tournée

C’était une soirée un peu particulière que celle organisée hier soir à l’Amphithéâtre de Rodez, lequel avait été louée par un organisme bancaire pour offrir un spectacle à ses cadres et à quelques happy few de ses clients. Il y a quelques années, cette banque avait déjà fait la même chose avec une pièce de théâtre de Feydeau laquelle s’était révélée catastrophique. Au programme, cette fois, du cirque, pour une tournée sponsorisée dans les huit départements de Midi-Pyrénées, avec Acrostiches et Compagnie, une troupe toulousaine bien connue puisque c’est déjà la troisième fois en six ans qu’ils se produisent dans notre ville, les deux précédentes étaient à la M.J.C.                                                          Là, pour leur nouveau spectacle « C’est quoi ce cirque » ils sont cinq sur scène, cinq artistes qui vont un peu plus d’une heure durant offrir au public un aperçu de leur palette circassienne. Tout commence avec une fantaisie musicale autour de massues-percussion de haut vol qui allie dextérité du jonglage, rythmes trépidants et décalage loufoque. Ensuite ce sera un engin improbable de baltringue, entre le gaffophone de Gaston et une machine infernale, pour un concerto de folie douce terminé par un numéro de balles phosphorescentes du plus bel effet. Des porters mains à mains ou des pyramides aléatoires ponctuent les enchaînements, il y aura ainsi notamment un numéro avec un tabouret où la poésie lunaire fait écho à la puissance athlétique et à l’agilité, des variations farfelues avec un pavois circulaire digne d’Abraracourcix et pour le final, retour à ce mélange explosif, délire musical et digressions burlesques, en se jouant de planchers sonores avec élégance entre claquettes hyper stylées et rock endiablé mais toujours avec cet humour distancié qui leur tient lieu de politesse, laquelle invariablement se traduit par un bon mot en latin, loufoque à souhait un peu comme ce pirate fataliste récurent chez Astérix. Beaucoup de références B.D. évidentes donc, une maitrise époustouflante de l’espace, du dynamisme à revendre et de l’inventivité, tout ce qui inscrit cette compagnie délibérément dans le spectacle vivant, loin de l’image de naphtaline version Piste aux étoiles.                                                                                                                                                     Ce spectacle réussi et totalement abouti sera présenté au festival d’Avignon dès cet été.

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